Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

RÉÉDITION/Folio Essais reprend "L'élite artiste" de Nathalie Heinich

Crédits: 24 Heures

C'est une référence. Quand les auteur parlent aujourd'hui de sociologie de l'art, ils ont plongé au préalable leur nez dans l’œuvre de Nathalie Heinich. Changement de génération. C'était naguère dans celui (d’œuvre donc) de Raymonde Moulin. Née en 1955, la Française (Nathalie) semble avoir réponse à tout. En plus, on comprend ce qu'elle écrit, ce qui ne va pas soi dans le monde académique. La scientifique du CNRS apparaît ainsi en transparence derrière nombre d'écrits paraissant aujourd'hui. Autant dire que sa pensée, simple et rationnelle, a largement été diffusée. 

Folio Essais, qui publie d'excellentes choses parfois même inédites, reprend aujourd'hui un des gros textes de Nathalie Heinich. Il s'agit de «L'élite artiste», paru en 2005. «Ce livre a trait à l'art, mais on n'y trouvera rien sur la création artistique et les œuvres. Seul nous intéressera le statut des créateurs», annonce d'emblée l'auteur. Par «art», la dame a ratissé large. Les musiciens et surtout les littérateurs se voient ainsi longuement analysés. Nathalie s'en tient cependant aux créateurs, ne poussant pas jusqu'aux interprètes. Le roman, genre longtemps méprisé (il faut attendre le XIXe siècle pour qu'un romancier entre à l'Académie française) lui sert par ailleurs de terreau. «Les êtres se définissent autant par leurs chimères que par leur condition réelle», rappelait Paul Bénichou. Si une illusion se révèle fausse, l'illusion existe bel et bien. L'ouvrage traite ainsi en bonne partie de la manière dont les artistes eux-mêmes se voient «depuis l'avènement de la démocratie».

La bohème 

Celle-ci a en effet changé leur statut. Il y a eu au Moyen Age, le monde des artisans et des corporations (même si ces dernières n'ont disparu qu'en 1791 sous la Révolution). Puis on a connu le temps des Académies. C'est vers 1830 que naît l'idée d'un monde artiste différent des autres. Peintres et sculpteurs débutants (voire au-delà, pour ceux qui n'ont pas réussi financièrement) font partie de cette «bohème» que chantera encore Charles Aznavour en 1965. C'est une précarité subie comme une ascèse par ceux ayant senti un appel, comme il existe des vocations religieuses. «On naît artiste» affirme ainsi Jules Janin dès 1832. L'ennui, c'est que les créateurs deviennent toujours plus nombreux. Si le Salon des Indépendants regroupe environ 100 exposants à sa création en 1881, il en abrite quelque 1400 en 1910... Et songez au nombre d'élèves que forment aujourd'hui les écoles de beaux-arts! Un vertige.

Il s'agit cependant d'un peuple élu Comme Israël. Bien sûr, le costume stéréotypé a depuis longtemps disparu des garde-robes. Aucun peintre ne se promène plus en béret et en cravate Lavallière. C'est intellectuellement qu'il travaille aujourd'hui son originalité, mot décidément promis à un bel avenir lorsqu'il a été lancé par Germaine de Staël vers 1800. Il ou elle cultive une certaine marginalité, même si cette volonté de distance s'estompe aujourd'hui. L'excentricité aussi doit se voir maintenue. Elle fait l'objet de tout un chapitre. Normal. L'artiste appartient à une élite. Notez que sur ce plan, les écrivains se sont longtemps senti supérieurs aux peintres ou aux sculpteurs, qui travaillaient de leurs mains et non de leur tête. Il suffit, comme l'a fait Nathalie Heinich, de relire les frères Goncourt, qui ont toujours manifesté un air pincé de vieilles filles chipoteuses. Quel mépris pour des gens «dont ils appréciaient pourtant les œuvre.»!

Un citoyen engagé 

Et aujourd'hui? On arrive sinon à l'artiste philosophe (notez que la tête de certains d'entre eux ne passe plus les portes à force d'avoir gonflé), il s'agit néanmoins d'un citoyen engagé. D'une figure politique, généralement située à gauche. Avec tous les problèmes moraux que cela suppose. Nathalie Heinich n'est pas du genre à se voiler la face et à éluder les vraies questions. Surtout quand on pense qu'elle a décidé de se limiter sagement à la France. Dans un pays comme celle-ci, où les créateurs sont si largement soutenus, même s'ils jouent sans répit la grande scène de la misère et de l'incompréhension, peut-on vraiment contester le pouvoir qui vous nourrit? Même mal pour ceux qui n'ont que le RMI. L'artiste réclame en permanence l'argent et l'impunité. Ce n'est pas possible. Surtout maintenant, où les tabous se multiplient. 

Nathalie consulte les statistiques. Elle lit des romans. Elle ne renvoie en revanche guère d'ascenseurs à ses pairs. La femme écrit pour le public et non pour les sphères universitaires qui tournent en rond, comme toutes les sphères du reste. D'où son audience. J'ai même noté, par-ci par-là, des coups de pied de l'âne (ou plutôt de l’ânesse) à Pierre Bourdieu, qui avait pourtant dirigé sa thèse en 1981. Ce ne sont pas des attaques frontales, mais latérales. Les pires. Ce penseur bien-pensant se voit écarté d'une pichenette. L'homme aurait vu ce qu'il a bien voulu voir. Voilà qui s'appelle un déni de réalité, à moins que le cher homme ait pris des vessies pour des lanternes.

Sur ce, bonne lecture.

Pratique

«L'élite artiste», de Nathalie Heinich, aux éditions Folio Essais, 501 pages (dont 85 de notes!)

Photo (24 Heures): Nathalie Heinich, une autorité très écoutée pour ce qui est de la sociologie de l'art.

Prochaine chronique le dimanche 20 mai. Y a-t-il encore assez de collectionneurs?

 

 

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