Colin Xavier

JOURNALISTE

Xavier Colin est journaliste, chercheur associé au GCSP, le centre de politique de sécurité de Genève, fondateur de GEOPOLITIS et ambassadeur de Terre des hommes.

Rédemption: quand Rockefeller se rachète…

Il fut l’homme le plus riche de tous les temps. Il «pesait» l’équivalent de quelque 345 milliards de nos dollars de 2014. Son nom – et celui de la dynastie qu’il a fondée - est  le symbole même de la  richesse! Il se nommait  John D. Rockefeller. 

A son époque, le  «roi du pétrole» aurait été placé au premier rang du classement d’un Bilan  ne manquant pas de souligner l’audace du fondateur de la Standard Oil et son intérêt à l’endroit de toute  nouvelle technologie.

Or, voilà qu’en cette fin de l’année 2014, 144 ans après la création de la Standard Oil (vous souvenez-vous des enseignes Esso?), ce sont les héritiers de John D. qui font le «buzz»: figurez-vous que les Rockefeller passent  au vert! L’or noir change de couleur!  Les héritiers  se rachètent. Ou plutôt, ils vendent!  Ils se défont de quoi? Mais de leurs actifs pétroliers!

L’annonce en a été faite à la fin du mois de septembre, par le Rockefeller Brothers  Fund qui gère au total 850 millions de dollars d’actifs. L’institution entend réduire «dès que possible» ses participations pétrolières à moins de 1% de son portefeuille. Les énergies fossiles représentent encore quelque 7% des investissements actuels des Rockefeller. Ces derniers souhaitent  se concentrer sur une rapide sortie des secteurs du charbon et des sables bitumineux. Activités qui comptent, nul ne l’ignore plus, parmi les énergies les plus polluantes en termes d’émissions  de gaz carbonique.

Et qu’en penserait le vénérable John D.  s’il revenait sur terre?  L’un de ses descendants – et actuel responsable du Fonds Rockefeller -, Stephen Heintz, lançait il y a peu à la presse économique américaine: «Notre famille est convaincue que si notre ancêtre vivait aujourd’hui, en tant qu’entrepreneur astucieux et tourné vers l’avenir, il sortirait des énergies fossiles pour investir dans de l’énergie propre et renouvelable.»  Et l’homme d’affaires de conclure: «Il s’agit pour nous d’une question morale, mais aussi, et  de plus en plus,  d’une question économique.»

Ainsi donc, le virage est pris; et les Rockefeller ne sont pas les seuls à l’avoir «négocié»! Depuis trois ans s’est constituée aux Etats-Unis une association de 650 membres individuels et  de 180 institutions  (hôpitaux, fondations, universités, etc.)  baptisée  «Coalition Désinvestir-Investir»et qui prône une rapide cession d’actifs gaziers et pétroliers. Prenons la mesure de ce revirement: ce sont quelque 50 milliards de dollars qui devraient ainsi être  «désinvestis» puis «réinvestis» sur une période de cinq ans.

Mais au fait, et puisque Balzac lui-même écrivait que «derrière chaque grande fortune il y a un crime», quel était donc le crime de John D. Rockefeller? En quoi devenait-il si urgent de se refaire une virginité?

L’histoire  de cette famille illustrissime nous apprend que le fondateur de la dynastie avait  tout à la fois le génie des affaires, un profond mépris pour ceux qui se mettaient en travers de sa route, et un  évident souci de générosité envers ses concitoyens. Il  savait comment  gagner beaucoup d’argent  en  maintenant les coûts et les salaires les plus bas possible. Impitoyable en affaires, Rockefeller écrasait  toute concurrence. On l’accusait en outre  d’avoir réalisé des profits illicites en s’appropriant des terres qu’il polluait sans vergogne. 

L’Histoire,  c’est un fait, a déjà jugé - acquitté? - le milliardaire, en soulignant la pérennité de ses multiples actions philanthropiques: la création de l’Université de Chicago ou l’Institut Rockefeller pour la recherche médicale, entre autres initiatives. Vers la fin de sa vie, l’homme  avait religieusement déclaré: «Je fais tout cela, car tout cet argent me vient de Dieu.»

Septante-sept ans après son décès, John D. Rockefeller, en reniant ainsi  l’or noir qui fut son Dieu, se rachète tout à la fois une réputation, une conduite et une conscience. 

Morale de l’histoire: tout s’achète, même la rédemption!

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