Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

REDÉCOUVERTE / La France se met à l'heure néo-grecque

Attention! Vous regardez une icône. Peu de gens connaissent le nom de l'auteur du tableau reproduit ci-contre, mais ce dernier figure désormais un nombre de fois impressionnant sur le Net. Il y a parfois des œuvres qui émergent, comme si elles sortaient du néant. Il y a quelques années, c'était une immense toile de William Bouguereau, achetée le lard du chat par le Musée d'Orsay. Personne n'avait vu "Dante et Virgile" jusque-là, à part les héritiers de l'artiste. Maintenant, les Japonais posent à côté... 

Mais je ne vais pas faire durer le suspense plus longtemps. Cette "Sapho jouant de la lyre" est de Léopold Burthe, un artiste né aux Etats-Unis. L'homme est mort à 37 ans, en 1860. Il fait partie de noms réhabilités par une exposition coproduite par Nantes et Montauban. Elle porte sur le courant néo-grec (une vaguelette, en fait) ayant traversé la peinture française vers 1850. Nantes est la ville de Henry-Pierre Picou, dont son musée détient un riche fonds. Montauban offre la référence à Jean-Dominique Ingres, sans qui rien serait arrivé. Quant à "La lyre d'ivoire", servant de titre, elle fait bien sûr référence à Burthe, dont il faut ordinairement chercher les chefs-d’œuvre à Carcassonne ou à Poitiers.

Une Antiquité idéalisée et intime

Mais, par Zeus, qui sont les Néo-Grecs? Un cénacle d'artistes tenté par une Antiquité idéalisée, mais anecdotique. Avec ces gens, pas de mythologies compliquées, ni de scènes historiques exigeant au bas mot trois paragraphes d'explications. C'est évident, et souvent sentimental. Gérôme, à qui le Musée d'Orsay a consacré il y a trois ans une rétrospective au succès imprévu, peint un "Combat de coqs". Gustave Boulanger propose "Le bain", dont l'éloignement dans le temps excuse les nudités. Dominique Papéty montre plus chastement des "Femmes grecques à la fontaine". Dans les trois cas, pas besoin de se casser le plot pour comprendre de quoi il retourne. 

Cette inspiration presque domestique sort pourtant d'un tableau historique. "Antiochus et Stratonice" a poursuivi Ingres toute sa vie. Son premier dessin sur le thème date de 1801. Il a 21 ans. La dernière version peinte, la plus belle, celle aujourd'hui exposée à Montauban, se voit terminée en 1866. Il a 86 ans. Mais avant de continuer, je vais tout fr m^rmr vous rancarder. Vous ne savez peut-être pas qui sont les héros. Eh bien, Antiochus, fils de roi, se meurt d'un inavouable amour pour la seconde femme de son père, Stratonice. C'est "Phèdre" à l'envers, avec un happy-end comme à Hollywood. Le médecin Erasistrate ayant découvert la cause du mal dévorant le jeune homme, le malheureux père lui cédera la belle et s'effacera. Rideau!

Un excellent livre d'accompagnement 

Pour peindre cette historiette, Ingres avait adopté son dessin le plus incisif et ses contours les plus purs. Les néo-Grecs se voudront donc puristes. Ce seraient les descendants des "Barbus" de l'atelier de David en 1800, si ces dissident du néo-classicisme n'avaient pas eu de hautes ambitions politiques. Il s'agirait de Nazaréens, ces Allemands des années 1810, partis découvrir la vérité à Rome, s'ils en partageaient la religiosité. Le XIXe est comme ça traversé de brèves tentations de vouloir ramener les choses à une sorte de simplicité primitive. 

Une exposition rappelle donc aujourd'hui ces oubliés. Elle a passé par Nantes. Elle est arrivée à Montauban. C'est loin, je sais. Il existe heureusement un remarquable catalogue, écrit à de multiples mains. Cela fait beaucoup de chapitres, brefs et bien faits. De nombreux spécialistes ont dû se limiter, ce qui ne constitue pas toujours un mal, sous la houlette de Cyrille Sciama et Florence Viguier-Dutheil. L'amateur note parmi eux Stéphane Guégan, d'Orsay, qui pond comme une bête depuis des années. Guégan veut remettre l'église (ou la mosquée, vu que le peintre fut un ardent orientaliste) au milieu du village. Gérôme n'est ni Manet, ni Courbet. On a parfois envie de dire "heureusement" devant ce genre d'admirations obligées.

Gleyre et Pradier

Je terminerai cet article en rappelant deux noms du terroir. Les Néo-Grecs n'existeraient pas sans le Vaudois Gleyre, qui fut le professeur de nombre d'entre eux. Quant au représentant le plus illustre du mouvement, sur le plan de la sculpture, il se nomme James Pradier. Un Genevois...

Pratique 

"La lyre d'ivoire", Musée Ingres, 16, rue de l'Hôtel-de-Ville, Montauban, jusqu'au 18 mai. Tél. 0335 63 22 12 91, site www.museeingres.montauban.com Ouvert du mardi au samedi de 10h à 12h et de 14h à 18h, le dimanche de 14h à 18h. J'avoue ne pas y être allé. Le livre a paru aux Editions Le Passage. Il comporte 201 pages. Photo (DR): La "Sapho jouant de la lyre", très visible désormais sur le Net.

Prochaine chronique le lundi 24 mars. Paris entre aujourd'hui dans sa "Semaine du dessin". Des annonces et des livres. 

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