Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

Quid de la droite? Quid de la gauche?

Depuis 1965, deux partis ont alternativement dirigé la France: le parti de la droite gaulliste (UDR puis RPR puis UMP puis LR) et le parti de la gauche de gouvernement (SFIO puis Parti socialiste) ont mené la majorité et l'opposition au parlement. Lors des neuf élections présidentielles, il y avait toujours eu au moins un finaliste d'un de ces deux partis, voire deux (sauf en 1969, en 1974 et en 2002). Le scrutin de ce 23 avril 2017 constitue donc un séisme: l'élimination des candidats PS et LR dès le 1er tour devrait laisser des traces dans le paysage politique français.

A gauche, c'est la Berezina. A part en 1969 (Gaston Deferre avait plafonné à 5,01%, plombé par les divisions de la gauche), jamais le PS n'était tombé aussi bas dans les urnes. Le score extêment bas de Benoît Hamon (6,2%) constitue la consécration de Manuel Valls qui faisait «le constat de deux gauches irréconciliables», conséquence aussi bien des divisions de la gauche (sociale-libérale avec Macron, sociale radicale avec Mélenchon) que des fuites de poids-lourds au sein de son parti. Cette défaite fait suite à cinq ans de gouvernement socialiste contesté au sein même du PS par les «frondeurs».

Sans figure tutélaire comme ont pu l'être en leur temps François Mitterrand ou Lionel Jospin, sans courant majoritaire apte à incarner le parti de gouvernement qu'a été le PS depuis quarante ans, sans base électorale solide, et peut-être avec un socle d'élus qui pourrait être largement balayé lors des législatives de juin, le PS est-il mort? Faute d'avoir vécu son Bad Godesberg (le congrès de 1959 au cours duquel le SPD allemand a abandonné le marxisme pour adopter l'économie de marché), les cadres du PS ont peut-être assassiné leur parti. Certains cadres ont, depuis de longs mois, rejoint Emmanuel Macron et espèrent être investis par le mouvement de ce dernier pour les législatives. D'autres ont opté pour Jean-Luc Mélenchon et la France Insoumise.

Après le 21 avril 2002, le PS avait été décapité, Lionel Jospin se retirant de la vie politique. Mais celui qui était alors Premier ministre avait rallié 16,18% des suffrages. Avec un score presque trois fois moindre, Benoît Hamon a-t-il la légitimité pour prendre les rênes de ce qui reste du PS? Difficile d'envisager que Manuel Valls, qui a appelé à voter Emmanuel Macron, puisse revenir en enfant prodigue et être plébiscité. Quant aux anciens (Martine Aubry, Laurent Fabius, Jean-Marc Ayrault), leur carrière politique est derrière eux et la vague de «dégagisme» qui a touché la France (en quelques mois, François Hollande, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, Manuel Valls et François Fillon ont été battus) ne leur donne pas un grand crédit.

A droite la situation est plus complexe. En novembre, tous les observateurs s'accordaient pour dire qu'un boulevard s'ouvrait devant le vainqueur de la primaire: l'impopularité de François Hollande devait immanquablement mener le candidat LR à la fonction suprême. Cinq mois plus tard, le résultat fait figure de séisme politique. Rapidement, dimanche soir, certains cadres LR ont tenté d'éteindre l'incendie en affirmant que «cette défaite est celle de François Fillon, pas celle des Républicains» (Eric Woerth). Certes, l'obstination du candidat a, semble-t-il découragé certains électeurs (les bastions traditionnels de la droite ont vu leur participation chuter hier). Certes aussi, ses contradictions récurrentes (annoncer son retrait en cas de mise en examen puis renoncer) ont pu destabiliser son électorat. Certes enfin, son positionnement très droitier sur les questions sociétales (l'alliance avec Sens Commun, mouvement né de la Manif Pour Tous) a poussé certains électeurs et cadres de droite à préférer Macron.

Mais l'échec est aussi celui du parti. Evidemment, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy, les deux principales figures de la droite, ont soutenu François Fillon. Mais ces soutiens se sont accompagnés de signaux et de mises en garde qui ont pu faire douter de leur sincérité. Sans compter un parti divisé entre une droite humaniste et centriste qui a été tentée par les appels du pied d'Emmanuel Macron, et une droite plus conservatrice, parfois tentée de grignoter des voix du Front National. Contrairement au PS, la machine n'est pas irrémédiablement mise en cause et une autre génération de leaders pourrait prendre le relais avec François Baroin, Laurent Wauquiez, Xavier Bertrand, Christian Estrosi, Bruno Le Maire. C'est donc davantage une guerre des chefs qui se profile, entre ceux qui ont soutenu mordicus le candidat Fillon (Baroin, Wauquiez), et ceux qui s'en sont distanciés (Estrosi, Le Maire).

Le fait est que les deux partis qui souffrent sont ceux qui, depuis quelques années, avaient cherché à renouveler leur légitimité en mettant en place des primaires pour renforcer leur candidat. Et le succès populaire de ces «tours préliminaires» avait pu masquer le désamour des électeurs. A contrario, les trois candidats qui peuvent estimer avoir réussi leur campagne (les deux finalistes et Jean-Luc Mélenchon) ont été portés par des mouvements autour de leur personne, et non sur des partis. Marine Le Pen a quasiment effacé toute référence au Front National, masquant même son nom pour ne mettre en avant que son prénom. Emmanuel Macron a créé un mouvement (et non un parti) qui porte ses initiales. Et Jean-Luc Mélenchon s'est présenté sous la bannière de La France Insoumise et non, comme en 2012, sous celle de la coalition du Front de Gauche (qui regroupait son Parti de Gauche et le Parti Communiste).

En 1958, le Général de Gaulle avait voulu arrêter la IVe République pour «mettre fin au régime des partis». En 2017 plus que jamais, les trois candidats précités ont placé leur démarche sous l'idée très gaullienne de «la rencontre d'un homme et du peuple». Une stratégie qui s'inscrit pleinement dans le système de la Ve République. En plus de l'élimination des candidats des deux partis de gouvernement, cette contradiction pour des candidats qui s'affichent comme «anti-système» révèle que les Français ne sont peut-être pas encore prêt à quitter les institutions de 1958 et leur esprit.

A trop vouloir se prémunir de la défaite, les deux partis majeurs en ont oublié l'essence de ce régime mixte, semi-présidentiel semi-parlementaire, tel que l'avait voulu Charles de Gaulle (et imaginé par Michel Debré). Cet oubli risque de leur coûter très cher.

 

 

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