Aline Isoz

CONSULTANTE EN TRANSFORMATION DIGITALE

Aline Isoz officie en tant qu’experte en transformation numérique auprès des entreprises et institutions romandes et est notamment membre du comité du Cercle suisse des administratrices, experte Vigiswiss (association suisse des data centers) et de conseils consultatifs. Depuis la création de son entreprise Blackswan en 2010, elle intervient régulièrement dans le cadre de conférences ou d’ateliers thématiques auprès de décideurs, d’administrateurs de société et commente également les enjeux liés au numérique dans les médias en tant que consultante, et en tant que chroniqueuse pour le magazine Bilan et le quotidien Le Temps. En 2015, elle a lancé alineisoz.ch, une initiative de coaching et d’accompagnement digital pour les PME romandes.

Parallèlement à ses activités professionnelles, Aline Isoz a mis sur pied une délégation suisse de femmes actives dans le numérique invitée à la Journée de la femme digitale à Paris

Quia non potuimus quod voluimus, voluimus quod potuimus.

Je m’appelle Benjamin N.. Depuis 10 ans, je travaille au journal Le Vieil Informateur, un quotidien connu pour son soutien à la gauche. Un soutien qui tient autant de l’idéologie de son fondateur que de ses accointances avec les politiciens influents partageant ses idéaux. Moral, peut-être pas, si vous pensez qu’un journal est synonyme d’objectivité, éthique peut-être, si vous en comprenez l’intérêt : aucune interprétation possible sur le parti que nous, journalistes au Vieil Informateur, prenons à la rédaction de nos investigations. Un lecteur averti en valant deux, les nôtres sont donc deux fois plus intelligents que la moyenne…

Au cours des dernières années, notre travail s’est trouvé facilité par la Présidence aux mains d'ambassadeurs du camp adverse ; que de fiel (justifié) nous avons déversé sur ces représentants du capitalisme sauvage, amis des financiers, jet setters et coureurs de jupons invétéré, leurs frasques nous permettant d’atteindre des sommets de performance financière (ou de lecteurs pour être politiquement correct) en même temps que leurs actions contestables sur le plan politique justifiaient davantage encore notre conviction profonde de l’indispensable et inéluctable ascension prochaine d’un Président de chez nous, enfin.

Cet homme, porteur de tous nos espoirs, nous l’avions trouvé. Issu d’un milieu modeste, économiste, marié depuis 20 ans à la même femme impliquée dans des œuvres caritatives et artiste de renom, ardent défenseur des classes défavorisées. Cet homme, nous l’attendions depuis 30 ans pour reprendre le flambeau de la cause et celui de la Nation, comme un détergent à toute l’opprobre jetée sur nos valeurs au cours des 3 dernières présidences, ici et à la face du Monde. Un Messi politique, maniant le verbe mieux que Lionel le ballon.

Mais ce soir, tout s’est écroulé… Comme je voulais absolument le voir, je me suis rendu, à 22 heures, Bar du Petit Pied (un informateur m’avait transmis l’adresse). Ne le voyant pas arrivé, je suis sorti tirer sur ma cigarette électronique dans la ruelle de l’arrière-cour. Il était là. Avec deux autres types. Une seringue plantée dans le bras, assis sur les pavés, la tête en arrière. Non, il n’était pas mort : j’aurais préféré. Au même moment, mon Smartphone a vibré. Un message : « mal barré, le Messie ! », avec une photo de la scène prise à peu près au moment de l’injection, depuis un étage supérieur de l’immeuble situé dans l’arrière-cour. Mon cœur s’est mis à battre comme s’il voulait s’éjecter de ma poitrine, et moi à courir comme si j’avais su que l’Apocalypse était sur mes talons.  Et je suis allé à ma rédaction, par réflexe, j’ai allumé mon ordinateur, par réflexe, et voici où j’en suis…

Moi, Benjamin, je suis choqué : évidemment, il m’apparaît hors de question que cet homme puisse diriger mon pays et représenter nos valeurs, du moins pas s’il y a un risque que l’on découvre son vice caché. Trop risqué. Moi, Benjamin N., journaliste, je suis ravi : je tiens entre mes mains le scoop de l’année, voire de la décennie, du moins si celui qui m’a envoyé le MMS ne le balance pas avant moi. Moi, Benjamin N., journaliste au Vieil Informateur, je transpire : si cela vient à se savoir, les journaux de « l’autre bord » vont s’en donner à cœur joie et on va rempiler pour un Président de droite…

En même temps, à titre personnel, je ne vois pas pourquoi je remettrais en questions les compétences d’un homme qui a démontré sa légitimité sans faux pas depuis plus de 30 ans. Injuste. La morale se heurte à mon empathie. En tant que journaliste, mon ambition (grimper !) s’accommode bien à mon éthique professionnelle (devoir d’information), mais nettement moins à l’éthique de mon journal (respect de la sphère privée). En tant qu’homme de gauche, l’éthique du Messie me semble préférable à celle de nos adversaires, malgré son faux pas. En plus, pour les miens, je resterai éternellement celui par qui le malheur est arrivé, et il ne restera que les médias de droite pour m’offrir un pont d’or, à moins qu’ils ne redoutent mon goût pour les scoops tonitruants… Mais… suis-je bête… mais bon sang, mais c’est bien sûr !

Je vais me créer un compte fictif sur twitter, sous couvert d’anonymat. Je perds le scoop, mais je satisfais le devoir d’information et la morale reste sauve : pas de Président accro aux manettes du pays. Voilà, j’envoie, 17 caractères pour assassiner l’avenir d’un homme, photo jointe : #president #junkie.

23h54. 350 retweets, 629 likes sur Facebook et dans quelques heures, la Une des quotidiens, y compris le mien. Qui devra trouver une façon de retourner sa veste. Je quitte mon poste après avoir éteint mon ordinateur.

Ce soir, j’ai assassiné un homme au nom de la Morale et j’ai failli à une facette de mon éthique professionnelle. En tant qu’Homme, je compte les valeurs qu’il me reste : je ne me suis jamais senti aussi pauvre qu’aujourd’hui. Finalement, entre morale et éthique, entre valeurs personnelles et éthique professionnelle, à vouloir faire ce qu’il y a de juste, j’ai assassiné plus qu’un homme, j’ai tué l’espoir de toute une partie de mon pays…

 

Ce récit est une pure fiction rendue possible par la participation et le soutien actifs de Cédric Tardivel, Pascale Gargantini, Christine Denis, Grégoire Poncet, Nicolas Noz, Dimitri Kas, Nicolas-Emilien Rozeau et Jérôme Rudaz, dont la ressemblance avec des personnages existants sur les réseaux sociaux n’a rien de fortuite.

 

*parce que nous ne pouvions pas faire ce que nous voulions, notre volonté s’est bornée à ce que nous pouvions faire. 

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