Zaki Myret

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan.

Qui spécule sur la faim?

«Stop à la spéculation», l’initiative qui sera votée le 28 février et qui veut interdire l’investissement dans les matières premières, mérite une analyse honnête.

A la question: est-ce que la spéculation fait fluctuer fortement les prix des matières premières, et peut de ce fait contribuer à la faim dans le monde? La réponse est oui. 

Entre 2006 et 2008, les paris haussiers des traders sur différentes denrées alimentaires ont fait exploser les prix de 71% pour les denrées essentielles, avec un pic à 126% pour le riz et les grains. Un pari haussier se porte sur un contrat à terme, qui stipule que le prix sera plus élevé à l’avenir; or quand les prix cotés à terme s’affichent plus haut, tout le marché suit, y compris les négociants, qui signent leurs contrats de livraison de matières premières sur la base de ces prix. Au bout de la chaîne, le consommateur n’a plus les moyens de se payer cette denrée. L’expansion du crédit gratuit ces quinze dernières années a incité les investisseurs à gonfler les prix des actifs, et à générer une bulle, puis un krach, dans les subprimes, dans le pétrole, dans les produits agricoles. 

Wall Street a fait capoter la législation

Durant la phase haussière, sur certaines denrées, la part spéculative a atteint jusqu’à 70 à 80% des contrats futures en circulation. Aux Etats-Unis, personne ne nie, comme ici, l’effet de la spéculation sur les prix. Le sénateur Carl Levin et les régulateurs de la CFTC affirment depuis 2008 qu’il est indéniable que des positions massives de traders individuels peuvent influencer fortement les prix de façon à nuire aux consommateurs, et qu’il existe non seulement des excès spéculatifs mais aussi des manipulations de cours (avérées depuis) et qu’il faut enrayer tous ces «abus».

Pourtant, leurs tentatives de placer des limites aux contrats spéculatifs se sont soldées par un échec. En 2012, les plus puissantes firmes de Wall Street se sont constituées en lobbies pour attaquer la CFTC en justice. Le juge fédéral leur a donné raison, et les limites ont sauté. A la question: est-ce que ce type de spéculation s’effectue depuis la Suisse? La réponse est non. Les marchés de dérivés de type futures se trouvent à Chicago, New York et Londres, et non en Suisse.

Renoncer à quelques pour-cent

A la question: est-ce que la Suisse contribue néanmoins à faire fluctuer les prix des matières premières? La réponse est oui. Un pays où quelque 300 banques gèrent plus de 5000 milliards de francs de titres pour leur clientèle est un gros acheteur de produits financiers investis - entre autres - en matières premières, où quelque 300 milliards de dollars sont placés au plan mondial.

Si l’univers des purs traders se trouve à Londres, Chicago et New York, en Suisse se trouvent les investisseurs professionnels, qui vendent à leurs clients l’accès aux matières premières, très souvent via les fonds indiciels (ETF), prisés par les caisses de pension. Distribués par des firmes anglo-saxonnes, les ETF détiennent à eux seuls 25 à 35% de tous les contrats à terme agricoles. Il est devenu assez typique d’avoir quelques pour-cent de matières premières dans les portefeuilles, en général moins de 5%. Pourquoi ne pas renoncer à ces quelques pour-cent, volatils, qui ne sont de loin pas indispensables, ni aux banques ni aux clients?

Si en Suisse l’initiative «Stop à la spéculation» ne passe pas, il faudra faire mieux: envisager une législation mondiale. Car encore une fois, comme pour plusieurs initiatives suisses avant celle-ci qui visaient les salaires des CEO, les transactions ou l’évasion fiscale, il serait absurde de réglementer, exclusivement, sur sol helvétique: les standards ne sont pas générés ici.

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