Aline Isoz

CONSULTANTE EN TRANSFORMATION DIGITALE

Aline Isoz officie en tant qu’experte en transformation numérique auprès des entreprises et institutions romandes et est notamment membre du comité du Cercle suisse des administratrices, experte Vigiswiss (association suisse des data centers) et de conseils consultatifs. Depuis la création de son entreprise Blackswan en 2010, elle intervient régulièrement dans le cadre de conférences ou d’ateliers thématiques auprès de décideurs, d’administrateurs de société et commente également les enjeux liés au numérique dans les médias en tant que consultante, et en tant que chroniqueuse pour le magazine Bilan et le quotidien Le Temps. En 2015, elle a lancé alineisoz.ch, une initiative de coaching et d’accompagnement digital pour les PME romandes.

Parallèlement à ses activités professionnelles, Aline Isoz a mis sur pied une délégation suisse de femmes actives dans le numérique invitée à la Journée de la femme digitale à Paris

Qui a tué Le Petit Prince?

"On ne connaît que les choses que l'on apprivoise, dit le renard. Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis."

Cette phrase ne vous est pas inconnue ? C’est normal : elle est tirée d’une œuvre culte qui a bercé et berce encore les enfances à travers le monde, celle d’Antoine de Saint-Exupéry, son « Petit Prince ».

Il m’arrive encore régulièrement d’écouter ce conte le soir, avant de m’endormir, tant il énonce des vérités qui n’ont pas changé en 70 ans, décrit des personnages toujours d’actualité et éveille ma conscience sur bien des points… Cependant, l’autre jour, en entendant cette phrase tirée du dialogue entre le Petit Prince et le renard, j’ai réalisé que, si Monsieur de Saint-Exupéry avait été visionnaire sur notre rapport au temps et à la consommation, il n’avait pas prévu ou imaginé qu’un jour, 60 ans plus tard, il y aurait des marchands d’amis.

Ainsi, les réseaux sociaux, par effet de dominos, ont virtualisé la relation que nous entretenons les uns aux autres, parvenant même à changer le sens que nous donnions auparavant à certains mots : ce qui était "privé" ne l’est plus vraiment, nos données personnelles sont devenues des données accessibles et objets de transactions financières, la publicité tait son nom sous forme de liens sponsorisés et le qualificatif "ami" est devenu synonyme de "contact".

Ne nous en étonnons pas : il est plus valorisant d’avoir des "amis" que des "contacts", des "relations" plutôt qu’un "portefeuille de cartes de visite"… Et le "mais tu le connais dans la vraie vie ?" a remplacé le "t’es où ?" des débuts balbutiants du téléphone sans fil, où il nous apparaissait magique de parler à quelqu’un sans pouvoir le situer géographiquement.

Ce qui est magique, désormais, c’est de parler avec quelqu’un qu’on ne peut pas situer dans notre échelle émotionnelle, d’entretenir des relations épistolaires multi-individus et multi-plateformes avec des gens que nous finissons par avoir l’impression de connaître tant nous les croisons en ligne.

"Il faut des rites. 
- Qu'est-ce qu'un rite ? dit le petit prince.
- C'est aussi quelque chose de trop oublié, dit le renard. C'est ce qui fait qu'un jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures. Il y a un rite, par exemple, chez mes chasseurs. Ils dansent le jeudi avec les filles du village. Alors le jeudi est jour merveilleux ! je vais me promener jusqu'à la vigne. Si les chasseurs dansaient n'importe quand, les jours se ressembleraient tous, et je n'aurais point de vacances."

Les réseaux sociaux ont aboli la notion de rite, en amitié comme ailleurs: tous les jours se ressemblent et il n’y a pas de dimanches, pas de vacances en ligne. Au mieux, le football, le tennis ou la Saint-Valentin viennent nous rappeler que nous sommes en été, ou en février, mais comme du coup nous sommes tous au même endroit au même moment, il n’existe plus que des plages d’information bondées sur lesquelles nous tentons tous de planter notre parasol virtuel.

Et nous allons de post en post, de réseau en réseau comme nous allons d’ami en ami, sans prendre le temps d’apprivoiser quoi que ce soit, pas même le temps qui passe.

"C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante."

Pourtant, comme le rappelle le savant renard du Petit Prince, perdre du temps participe de notre prise de conscience de ce qui nous entoure. Or, ce qui est rare est précieux : et notre temps étant devenu rare, donc précieux, l’idée d’en perdre gratuitement nous paraît inenvisageable…

C’est donc probablement parce que nous perdons autant de temps sur les réseaux sociaux qu’ils sont devenus si importants à nos yeux, tout comme dans la fable du Petit Prince.

A un élément près : la rose, comme le renard, étaient prêts à être apprivoisés. Ce qui ne sera jamais le cas des réseaux sociaux...

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