Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

QUEUE DE COMÈTE / Des bronzes chinois en or à Paris

Certaines collections semblent inépuisables. On croît en avoir fait le tour. Il n’en est rien. Il apparaît toujours de nouveaux pans. Ou d’autres œuvres. Ali Baba et sa caverne ne sont pas morts. 

Ainsi en va-t-il pour la Collection Meiyintang. Rappelons que cette dernière, qui prêtait généreusement à des institutions comme la Fondation Baur à Genève, est longtemps restée anonyme. C’est en 2011 que le nom des propriétaires a été dévoilé par indiscrétion, à l’occasion d’une vente très partielle de céramiques. Il s’agit des frères Gilbert et Stephen Zuellig. Le premier est mort en 2009. Le second fêtera cette année ses 95 ans. 

Empire agro-alimentaire

Suisses d’origine, les Zuellig ont édifié en un siècle (leur maison date de 1912) un empire aux Philippines. Agro-alimentaire. Pharmaceutique. Non coté en Bourse, l'entreprise pèse des dizaines de milliards. De quoi entamer une solide collection. Commencée dans les années 1950, elle est vouée à la Chine ancienne. Le Museum Rietberg de Zurich, situé près de la tanière helvétique de Stephen Zuellig, a ainsi reçu en dépôt permanent l'an dernier quelque 2000 céramiques antérieures à 1300. Le plus bel ensemble conservé en mains privées. 

Aujourd’hui, le Musée Guimet de Paris présente parallèlement, mais de façon temporaire cette fois, des bronzes archaïque des Zuellig, dont le nom ne figure nulle part dans le catalogue. Ils couvrent toute la période archaïque, de l’âge d’Erlitou, situé entre le XIXe et le XVIe siècle av. J.-C. à la dynastie Han, qui se termine au début de l’ère chrétienne. Cela fait bien 200 pièces, triées sur le volet. Pas une qui soit inférieure aux autres. 

Ces objets de fouille étaient destinés au culte. Une liturgie toujours plus élaborée au fil du temps. Il fallait des verseuses. Des boîtes pour les offrandes de nourriture. Des cloches. Des bassins. Le décor, d’abord simple, s’est chargé, puis surchargé, en conservant des figurations totémiques. Le fond chamanique s’est ainsi gardé très tard. Les formes, elles, ont peu évolué. Dès le départ, pour prendre un simple exemple, les récipients sont tripodes. Jamais (ou presque) à quatre pieds… 

Un art tué par la céramique

Moins guerrière, plus courtisane, la civilisation des Han change la donne. Le cultuel fait place au décoratif ou à la pièce de collection. A l’objet utile, mais précieux, comme les clefs d’instruments de musique. On s’éloigne des origines. Le côté magique disparaît. La matière se retrouve désormais incrustée d’argent ou de pierres semi-précieuses. Bientôt, la céramique envahira tout, quitte à reprendre pour les cérémonies les antiques formes des bronzes disparus. 

La présentation se révèle somptueuse. Le visiteur avance dans le noir. Bien éclairés, d'une manière presque dramatique, les objets se dégagent sur des murs sombres. Les salles temporaires souterraines du Guimet perdent du coup leur aspect biscornu. Le visiteur ne s'attend plus à découvrir, de manière impromptue, une soute à mazout dans ces caves. Une note de couleur brique égaie le fond de vitrines. L’amateur n’est pas dérangé par la foule. Osons le dire, l’institution connaît un grave problème de fréquentation. Et ce n’est pas le titre triste de l’exposition actuelle qui arrange les choses… 

Il ne reste plus ensuite au curieux qu’à aller comparer les objets Meiyintang avec le fonds du musée, présenté à l’étage. Moins nettoyés, les bronzes semblent du coup encroûtés. Ils font plus archéologiques. Plus authentiques peut-être. Mais moins séduisants. A part le stupéfiant (et énorme) récipient en forme d’éléphant, légué par Isaac de Camondo en 1911, les œuvres apparaissent aussi plus modestes. Ce n’est pas la marmite de l’Escalade genevoise, mais presque. C’est dire la qualité de l’actuelle exposition. 

Pratique

«Trésors de la Chine ancienne, Bronzes rituels de la Collection Meiyintang», Musée Guimet, 6, place d’Iéna, Paris, jusqu’au 10 juin. Site www.guimet.fr Ouvert du mercredi au lundi de 10h à 18h. Photo, fragment d'un vase de bronze à figuration totémique.

Prochaine chronique le vendredi 31 mai. Cinq villes, dont Genève, organisent une exposition éclatée de sculpture médiévale sous le titre de "Des saints et des hommes".

 

 

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