Bernard Radon

DIRECTEUR GÉNÉRAL DE COACHING SYSTEMS SARL

"Il y a chez Bernard Radon une quête perpétuelle pour comprendre les mécanismes de la stratégie et du management. Mais comment s’y prend-t-il pour coucher sur papier ce foisonnement d’expériences d'accompagnement de cadres et de cadres dirigeants? Je crois qu’il s’amuse à noter ses idées sur un petit calepin imaginaire. Il les transcrit ensuite sur des petits morceaux d’étoffe qu’il range soigneusement dans une boîte. Et quand le besoin de publier se fait pressant, il les sort, les trie, les arrange et enfin les coud soigneusement les uns avec les autres pour en faire un patchwork très ordonné dont l’image est non seulement cohérente, mais aussi d’une pertinence logique qui interpelle ses lecteurs. Il dit d’ailleurs en substance dans ses différents livres que l’on apprend à connaître son environnement par touches successives, comme si on reliait entre eux les morceaux d’un vaste puzzle. Au final, après avoir pris du temps, acquis et comparé toutes nos connaissances, c’est l’image d’ensemble qui se dégage: les organisations humaines dans toute leur complexité".

Quand la transition de carrière devient pathétique

Dans le métier des ressources humaines, on dit "faire de la transition de carrière". Cet euphémisme est de règle dans les relations de travail, surtout pour ceux qui ont été virés pour incompétence, félonie, forfanterie, balourdise ou pire par manque de chance. C’est le cas de Robert. Il a maintenant la cinquantaine, cinquante-deux ans exactement. Le pire des âges. Il a accompli un peu plus la moitié de son parcours professionnel alors qu’il lui reste encore treize ans avant sa retraite. C’est long treize ans, surtout sans pouvoir toucher d’indemnités.

Je te regarde et je soliloque.

Je comprends que l’on t’ait poussé vers la sortie sans ménagement. Je suis avec toi depuis une heure et tu n’écoutes rien, tu ne vois rien, tu n’entends rien. Je me fous que tu aies vendu des machines-outils, des avions militaires ou des tuyaux pour centrales thermiques. Tout cela ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse en ce moment, c’est comment tu vas pouvoir retrouver un nouvel emploi avec ton embonpoint, ton look hors d’âge, ta calvitie mal cachée. Sais-tu au moins que nous sommes dans une société de l’apparence, du faire-valoir et de la séduction ? Non, tu ne peux pas le savoir et comment te le dire ? Peut-être le prendras-tu comme une insulte ou pire calqueras-tu la porte ? Je te regarde et me dis que je ne vais pas te provoquer, je ne vais pas te laisser partir aussi facilement parce que tu as encore douze séances avec moi et qu’il faut bien payer mes factures.

Tu es maintenant en train de me raconter tes exploits passés, tes succès, tes contrats, tes voyages à travers le monde, tes entretiens avec le ministre du commerce de l’Indonésie et le patron de cette multinationale disparue aujourd’hui. Je ne dois pas être très enthousiasme parce que tu sors de ton portefeuille une photo de cet homme politique qui… Tu insistes :

- Regardez, ici c’est l’ambassadeur de…, le Premier ministre de… Et là…

Tu peux continuer, je n’ai pas la mémoire des noms, mais je reste appliqué :

- Ah, oui ! Dis-je.

Mais je ne peux pas tellement en dire plus. Après tout cherches-tu à te valoriser pour ne pas te sentir à l’étroit dans ce minuscule bureau de 5 m3, assis sur une chaise branlante.

Mais le plus pathétique arrive. Voici que tu me présentes la dernière offre pour laquelle tu as postulé. Il s’agit d’un poste très exposé médiatiquement. Je connais l’organisation et je peux te dire immédiatement que ce n’est pas pour toi, tu n’as aucune chance, même pour être sélectionné parmi les trois candidats possibles. Mais non, tu continues à t’enthousiasmer :

- J’ai fait la même école d’ingénieur que deux des membres du comité de sélection. Je vais aller les voir. Je vais leur montrer mon parcours et mes références. Avec tout ce que j’ai fait au cours de ma carrière, les contrats que j’ai négociés, j’ai toutes les chances de mon côté.

Tu sembles t’étouffer de contentement. Tu te vois déjà devant le comité de sélection.

Moi, je continue à hocher la tête. Mais non Robert, je ne vais pas te casser ton élan. Je me dis que tu ferais mieux de lire attentivement la description du poste, faire quelques suppositions, bien comprendre qu’elle s’adresse à un haut fonctionnaire, un ancien ministre ou une personnalité médiatique du monde des affaires. Mais pas à toi, tu n’as aucune chance. Dans ce type d’annonce, les jeux sont faits à l’avance, tu devrais le savoir. Le candidat est choisi par ses parmi ses pairs pour service rendu. Un retour d’ascenseur en quelque sorte. Mais toi à qui as-tu renvoyé l’ascenseur, hein ? Mais à personne. Tu as préféré t’ébouriffer dans les voyages en te glorifiant de tes rencontres.

Lorsque tu as eu cinquante ans, un nouveau chef est arrivé. Tu convoitais sa place, mais on ne te l’a pas offerte. À son arrivée, tu t’es resté dans la gloriole. Pire, tu as joué contre lui. Pas dupe, il s’y attendait. Il t’a laissé dix-huit mois pour changer ton attitude. Il a ouvert tranquillement une série de fenêtres alignées, averti son responsable des ressources humaine et son supérieur hiérarchique, discuté avec tes collègues qui ne t’appréciaient plus guère et hop ! Il a attendu le bon moment, soufflé légèrement et tu es passé par la fenêtre comme une feuille d’automne. Maintenant, tu es en face de moi, à me montrer les photos de ta gloire passée, à tester les hypothèses sur ce futur job que tu n’auras jamais.

Je te regarde encore et me demande comment je vais pouvoir te trouver un nouvel emploi… Et te dire que tu dois te changer ?

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