Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Quand l’Etat tue

Les djihadistes ébranlent le droit. On voyait bien le sang versé par les fanatiques qui choisissent le martyre, les corps mutilés, la terreur répandue. On découvre peu à peu un autre dommage, plus insidieux : pour se défendre, et sous la pression de l’opinion, les Etats démocratiques malmènent l’ordre juridique qu’ils prétendent protéger.

La dernière illustration de cette dérive a été apportée le 8 octobre quand des chasseurs français ont apparemment et délibérément tué par une frappe précise, près de Raqqa en Syrie, Salim Benghalem. Cet homme de 35 ans, natif du Val-de-Marne, était devenu un cadre important de l’Etat islamique, spécialement impitoyable : il a torturé et décapité.

Pas de pleurs, donc. Mais des questions.

Quand les frères Kouachi, après le massacre de Charlie Hebdo, ont été abattus par les policiers, les choses étaient claires : les deux assassins, préférant la mort au tribunal, s’étaient rués, en tirant, vers la mitraille. Pour Benghalem, leur ami, la fin est venue d’une tout autre manière : un missile tombé du ciel sur une maison, entourée d’une petite cour, où il dormait peut-être, avec d’autres, morts eux aussi.

Pour aller tuer un compatriote dans un pays étranger, il faut de très bonnes raisons, surtout de la part d’un pays qui a aboli la peine de mort. Que dit la France ? L’an passé, Laurent Fabius, son ministre des affaires étrangères, affirmait que l’aviation tricolore, qui agissait déjà en Irak à la demande du gouvernement de Bagdad, n’avait aucune base légale pour intervenir en Syrie.

Qu’est-ce qui a changé ? Le traumatisme des attentats de janvier. Paris prétend que les djihadistes tués dans la maison de Raqqa, désignée commme camp d’entrainement, préparaient d’autres attentats en France. La preuve ? Secrète. Elle justifie que les appareils français bombardent des cibles en Syrie au nom de la légitime défense.

L’article 51 de la Charte des Nations unies reconnaît en effet aux Etats «un droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un membre est l’objet d’une agression armée». Sous-entendu : l’agression d’un autre Etat. La Syrie, écartelée, fait un mauvais coupable. Et le mouvement djihadiste auquel appartenait Boughalem, qui s’est baptisé Etat islamique, est-il un Etat ? Presque, avance le ministère de la Justice à Paris, pour asseoir sa cause et écarter l’idée d’un assassinat ciblé.

Quant à l’attentat que préparait le groupe de Raqqa, à part les services secrets français, personne n’en sait rien. Les Britanniques, qui eux aussi ont tué deux compatriotes dans un autre raid aérien, avaient pris la précaution de livrer à l’ONU les informations qu’ils détenaient sur les mauvaises intentions de leur cible.

Naturellement, les politiques et les militaires peuvent s’en tirer en constatant un état de guerre, et que dans une guerre, il faut tuer l’ennemi. Mais les juristes n’y trouvent pas leur compte, et on voit bien que sous l’empire de la nécessité le droit est assez sérieusement tordu.

Ce n’est pas la première fois. Lorsqu’Oussama Ben Laden avait été liquidé dans sa villa d’Abbottabad, il y avait eu, hors du Pakistan, peu d’interrogations. Mais on a appris ensuite que les Américains avaient menti : le chef d’Al Qaida n’était pas armé, et il n’avait pas cherché à se défendre. Les forces spéciales avaient l’ordre de l’abattre, pour épargner au pays un procès à hauts risques.

Quatre mois plus tard, le débat avait été plus vif aux Etats-Unis au moment de l’exécution par drone, au Yemen, d’Anwar al-Awlaki. Cet iman djihadiste, né au Nouveau Mexique, et donc citoyen américain, ne cachait pas son implication dans la préparation d’attentats dans sa première patrie. Barack Obama avait pris la précaution d’émettre une directive secrète pour autoriser sa liquidation. Mais la violation du cinquième amendement de la Constitution américaine n’en était pas moins flagrante : il garantit à tout citoyen qu’il ne pourra pas être privé de la vie, de la liberté ou de ses biens sans un procès en bonne et due forme.

La polémique avait été ravivée quand on avait appris que le fils d’Al-Awlaki, âgé de 16 ans, avait lui aussi été tué par un drone quinze jours après son père. Il mangeait à la terrasse d’un restaurant. Les plaintes que le grand-père, ancien ministre yéménite, a déposées aux Etats-Unis n’ont pas eu de suite. Les tribunaux se sont dits impuissants.

Le droit émasculé par la terreur, c’est bien ça.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."