Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Quand Daech aura été défait...

Il n’y aura pas d’Apocalypse. Daech est condamné à la mort lente.

Les petits malfrats suicidaires qui ont perpétré le massacre de Paris – en tous cas les plus illuminés d’entre eux – croyaient à ce que leur racontaient leurs émirs : la séparation nécessaire, par la terreur, des croyants et des mécréants, le retour des musulmans sur leur terre (hijra) pour un affrontement décisif, à Dabiq, au nord de la Syrie, dit cette fadaise, où Allah reconnaîtrait les siens.

En fait, les tueurs hâtent la défaite de l’Etat islamique. Parce que des vies fauchées à Paris comptent davantage que des chiites déchiquetés à Beyrouth Sud ou que des Russes volatilisés avec leur Airbus au-dessus du Sinaï, une coalition brinquebalante va se mettre en place pour contenir, réduire et disperser peut-être les restes de ce califat sanglant né, en dix ans, au cœur du grand désordre arabe.

Mais Daech est le symptôme d’un mal. Il faut, sans se lasser, essayer de comprendre, écartant le récit eschatologique, d’où il vient et où il peut mener.

L’histoire récente dans l’aire arabo-musulmane ressemble à un empilement de dominations. Dans ce récit, 1979 est une année charnière.

La révolution islamique chasse alors d’Iran un monarque caricaturalement occidentalisé, et ravive une déchirure à l’intérieur de l’islam. L’invasion de l’Afghanistan par l’Armée rouge allume une guerre de libération – un djihad, dont les éléments les plus déterminés, accourus de tout le monde sunnite, vont, la même année, défier à La Mecque une caste royale qui a accaparé à l’extrême le Coran et le pétrole.

Cette nouvelle radicalité s’est enracinée dans un islam des origines (salaf), parce que toutes les autres voies révolutionnaires (nationaliste, socialiste) avaient dérivé vers l’autoritarisme policier. Et quand les peuples ont cherché à se libérer de ces tutelles dans ce qu’on a nommé le «printemps arabe», le retour de flamme a été, presque partout, impitoyable.

Les Etats-Unis et l’Europe n’ont pas été les spectateurs impuissants de cette désespérance. Ils en ont été les acteurs constants, traitant avec les tyrans, mêmes quand ils démontraient leur pire brutalité.

Souvenez-vous : les élections algériennes annulées en 1991, dans l’assentiment occidental, parce qu’elles menaçaient le pouvoir des généraux ; le rétablissement dans le sang d’un régime autoritaire en Egypte, largement approuvé il y a deux ans ; le laisser-faire quand Bachar el-Assad a entrepris d’écraser sous les obus et les bombes son peuple insurgé.

Il n’y a eu qu’une exception : l’absurde emploi de la force brute par les Américains pour renverser Saddam Hussein en Irak, avec le résultat catastrophique qu’on sait.

Le mouvement djihadiste s’est nourri de ces interventions et de ces dominations antipopulaires maintenues, restaurées, et souvent soutenues par les démocraties. Les émirs aux pantalons courts, dans leurs prêches à la piétaille sunnite sur tous les continents, n’ont pas grand mal à ranger la tyrannie et l’Occident développé dans le même enfer, à combattre par tous les moyens.

Daech est l’ultime stade de ce désastre. Mais ses soldats perdus et suicidaires ne l’emporteront pas. Leur califat rêvé est condamné à se rabougrir devant trop de puissants adversaires.

Le camp des vainqueurs, s’ils l’emportent, fait cependant déjà peine à voir. Les armes et les munitions occidentales auront protégé des régimes despotiques et illégitimes d’un mal qu’ils avaient largement contribué à répandre. Les peuples, eux, continueront de se taire, dans un apaisement un peu plus confortable, mais sous le boisseau. Jusqu’à la prochaine éruption violente.

Tout n’est pas si uniformément noir, pourtant. Il y a des lueurs fragiles, par exemple en Tunisie, qui mériterait davantage d’attention et de soutien qu’elle n’en reçoit. Ou en Palestine, très paradoxalement. Entre la Méditerranée et le Jourdain, le djihadisme ultra ne prend pas. Peut-être parce que, malgré l’omniprésence des discours religieux, les enjeux territoriaux et nationaux sont, là, assez clairs, et les solutions déjà dessinées.

 

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