Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PULLY/Le Musée montre les enfants contemporains de Charles Blanc-Gatti

Crédits: Charles Blanc-Gatti, Musée de Pully

C'est un beau lieu, situé en plein milieu d'un vieux village pour le moins gentrifié. Récemment restauré, le Musée d'art de Pully occupe deux étages d'une maison ancienne, ou plutôt un étage et demi. On y accède depuis l'escalier installé dans le hall, qui donne lui-même sur la rue. Cette visibilité ne l'aide visiblement pas à trouver des clients, sauf les soirs de vernissages. L'institution fait sans doute partie du trop-plein helvétique. L'offre muséale nationale est aujourd'hui bien plus grande que la demande. Pensez! Il y avait environ 500 établissement au milieu des années 1970. Il en existait 1140 il y a quelques mois. 

Le Musée d'art de Pully n'en poursuit pas moins une politique audacieuse, permise sans doute par quelques moyens financiers. Sa seconde exposition de la rentrée 2016 ne joue pas la carte de la facilité. Pour apprécier «Charles Blanc-Gatti, Hypothèses d'une généalogie», il faut ainsi savoir qui est ce monsieur. Né à Lausanne en 1890, l'homme n'est pas des plus connus. Ses idées de précurseur ont connu une postérité que ses héritiers ont peu revendiquée. Le Vaudois entendait conjuguer art et musique, narration et projection. Il accordait surtout une importance primordiale à la couleur. Chacune d'entre elle possédait ainsi selon lui sa sonorité, ce qu'il a tenté de démontrer avec ses films d'animation.

"Chomophony" en Dufaycolor

Redécouverts à la fin des années 1970 par la Cinémathèque Suisse, peu de temps finalement après la mort obscure de Blanc-Gatti en 1966, ces dessins animés ont commencé à le faire (re)connaître. Le Musée d'art de Pully en projette trois, dont deux bandes semi-touristiques assez banales. Leur principal intérêt reste la couleur, due au procédé local Dufaycolor. Un des nombreux cadavres cinématographiques avec le Rouxcolor français, l'Orvocolor est-allemand, le Trucolor américain ou le Sovcolor russe. En revanche, la courte bande «Chromophony» (1939), où Blanc-Gatti fait exploser des bulles rouges, bleues ou vertes sur «L'entrée de gladiateurs» de Julius Ernest Wilhelm Fucik (vous ne connaissez pas le compositeur, mais vous avez sûrement l'air dans la tête grâce au cirque) garde toute sa magie. 

Blanc-Gatti a énormément théorisé jusque dans les années 1950. Il est ainsi édifiant de lire à Pully, exposées dans une vitrine, ses lettres sur les aménagements des bureaux, qui devraient respecter une «psychochromie» favorable à un travail harmonieux. Il a également peint. Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne et la Radio Télévision romande ont prêté des toiles assez étonnantes. Il est permis de penser à Frantisec Kupka. Il y a aussi là des réminiscences du futurisme italien. N'oublions pas que ce dernier est demeuré actif jusqu'en 1945. Il suffit de penser aux créations aérodynamiques de Tullio Cralli, où des avions descendent en vrille sur des villes modernistes.

Une famille discutable 

Il fallait situer cet ensemble dans une famille. C'est le travail auquel s'est attelé le commissaire invité. Julien Fronsacq, 41 ans, a débarqué du Palais de Tokyo à Paris. Il a humé l'air helvétique. Une bonne odeur apparemment. La plupart des artistes contemporains retenus entretiennent en effet des liens avec la Suisse, même si Oskar Fischinger ou Hans Richter représentent les avant-gardes allemandes contemporaines de Blanc-Gatti. Notons au passage que Fronsacq a retenu les oeuvres, anciennes, d'André des Gachons (1871-1951). Un parfait inconnu. Le Français produisait pour la météo des aquarelles quotidiennes sur la couleur du temps. Il en existe ainsi 77 000. Inutile de dire que Pully n'en propose qu'un tout petit choix... 

Qui sont les autres élus? Beaucoup de gens ayant un nom, du moins en Suisse romande. John Armleder est là avec les films réalisés du temps d'Ecart. C'est vieux, les années 1970! Philippe Deléglise avait sa place dans la mesure où ses aquarelles constituent des sortes d'ondes. Jean Otth est représenté par un travail vidéo historique, dont je me demande un peu ce qu'il fait là. C'est du reste le problème de l'exposition, par ailleurs très agréable à parcourir. Les filiations, ou pour demeurer plus modeste, les simples liens n'apparaissent pas évidents.

Comment lier la gerbe? 

Dans ces conditions, la promenade fait découvrir pour elles-mêmes des pièces abstraites réussies en noir et blanc de Francis Baudevin, des toiles blanches ourlées de couleurs de Stéphane Kropf ou une grande installation de Guillaume Pilet, rapprochée d'une vilaine céramique de Mai-Thu Perret. Il y a les dessins, toujours séduisants, d'Amy O'Neill. Du Philippe Decrauzat. De l'Emilie Ding, qui expose parallèlement en ce moment chez Xippas, à Genève. Un film d'Isabelle Cornaro. J'aime parfois bien ces pièces isolément, mais j'ai une peine folle à lier la gerbe. Serait-ce le signe que les «hypothèses de généalogie» ne se vérifient pas toujours?

Pratique

«Charles Blanc-Gatti, Hypothèses d'une généalogie», Musée d'art de Pully, 2, chemin Davel, Pully, jusqu'au 13 décembre. Tél. 021 721 38 00, site www.museedepully.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 14h à 18h.

Photo (Blanc-Gatti/Musée de Puilly): Un photogramme, avec la bande son, de "Chromophony" (1939).

Prochaine chronique le mardi 29 novembre. "Tous à la plage" à la Cité de l'architecture et du patrimoine parisienne, ou l'histoire des constructions balnéaires. Une réussite.

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