Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PULLY/Le Musée d'art présente des affiches de la Cinémathèque suisse

Crédits: Columbia Films/Cinémathèque suisse/Musée d'art de Pully 2018

Il fallait un prétexte. D'où le choix d'un anniversaire. La Cinémathèque suisse aurait 70 ans, ce qui me semble à la fois juste en faux. Elle a en réalité démarré à Bâle en 1943 sous le nom d'Archives cinématographiques suisses. Mais comment le dire sans entacher le grand mythe de sa création lausannoise, alors que Freddy Buache, son premier directeur, est toujours bien vivant à 93 ans? Mieux valait prendre 1948. Deux ans après le lancement du Ciné-club de Lausanne, l'Association cinémathèque suisse s'est alors mise sur orbite. Le matériel amassé (quelques films et des photos) a quitté les bords du Rhin pour ceux du Léman. Les choses ont pris du temps. L'inauguration d'une entité ne possédant aucun salle de projection s'est déroulée en 1950. Il aura ensuite fallu trois bonnes décennies pour qu'elle quitte les petits bureaux de la place de la Cathédrale, où Buache se disputait avec sa secrétaire, et s'installe dans l'ancien casino de Montbenon. 

Tout cela se voit raconté, mais discrètement et comme à regrets, au premier étage du Musée d'art de Pully. Celui-ci abrite jusqu'en décembre une exposition composée d'affiches. Il y avait le choix. La Cinémathèque en possède 500 000, dont 36 000 numérisées. Il s'agit en effet aussi d'un musée, mais sans salles de présentation. Il y a donc également dans ses réserves des dossiers publicitaires et surtout des photos. Une collection aussi volumineuse, sinon plus, que l'Elysée. Un ensemble invisible, parce que jamais montré. Selon moi, Lausanne n'a connu qu'une seule grande exposition vouée aux affiches de la Cinémathèque. Elle s'est déroulée au Musée des arts décoratifs, l'ancêtre du Mudac. Il se trouvait là des choses extraordinaires. Bien davantage qu'à Pully où on a tenté de palire au grand public, même si ce dernier fait parfois défaut. En plus, il s'agissait de rarissimes originaux! Autant le dire tout de suite. Je suis déçu. L'actuelle présentation se compose pour moitié de reproductions, et pas toujours dans la taille d'origine (1). L'immense «poster» original de «Bus Stop» avec Marilyn Monroe (trois mètres sur quatre) se résume ainsi au quart environ de sa surface.

Une collection née d'une passion 

Là, je vais m'arrêter afin de faire une incise personnelle. J'ai travaillé au début des années 1970 à trier des photos et à déplier puis replier des affiches à la Cinémathèque. Si les films inflammables sur support nitrate, étaient conservés sous le Tribunal fédéral dans un bâtiment de bois (2), il y avait un dépôt non chauffé pour le papier au Maupas. Rien n'avait été classé. Certains paquets venus de Bâle restaient intacts, au sens propre du terme. J'étais alors avec André Chevailler, sans qui la Cinémathèque n'aurait jamais possédé aujourd'hui autant de choses, qu'il va acquérir un peu par achats et beaucoup par échanges. L'affiche ne valait rien à l'époque. Ayant des relations, notamment avec une maison appelée Star Film à Zurich, j'ai par exemple reçu celles des Hitchcock des années 1950. Elles ont failli passer à la benne. Et la direction de Star Film m'avait invité à manger pour me remercier d'avoir débarrassé le grenier! 

Quand André (dont le nom se retrouve, avec une grosse faute d'orthographe, dans les remerciements à Pully) est arrivé, la collection restait modeste avec beaucoup de doublons, de triplons et de quadruplons. Après une dizaine d'années, il existait un vrai panorama, allant du muet à l'actualité. Sa passion dévorante avait tout fait. La trajectoire s'est mal terminée. Renvoi. L'homme n'aurait pas su comprendre que le bricolage des débuts étaient terminé, et qu'à l'heure des pionniers avait succédé celle des équipe de fonctionnaires. Plus aucune place pour les initiatives! Buache avait entre-temps fini par partir, non sans peine. Hervé Dumont lui avait succédé. Puis était venu le tour de Frédéric Maire. Ce dernier cosigne l'actuelle exposition avec la directrice du Musée d'art de Pully.

Quelques pièces exceptionnelles

Je reviens donc maintenant à ce dernier lieu. Il se concentre sur les dernières décennies de ce qui fut un jour le Cinématographe Lumière. Une opération commerciale. Il s'agit de rapprocher les pièces montrées des spectateurs d'aujourd'hui. D'où un certain nombre de banalités, alors qu'il y a peu de place. Quelques raretés d'époque (je ne vais tout de même pas parler des reproductions!) se retrouvent tout de même aux murs. Il y a le magnifique placard, sur fond argent, du «Lion des Mongols» de Jean Epstein avec Ivan Mosjoukine. Pour le muet toujours, celui de «L'Inhumaine» de Marcel L'Herbier. Les débuts du parlant offrent «M, le maudit» de Fritz Lang ou «La Grande illusion» de Jean Renoir.

Pour ce qui est de la suite, il y a tout de même des idées, ou plutôt des partis-pris. Les commissaires ont favorisé l'affiche polonaise, qui connut un grand succès intellectuel dans les années 1960 avec son graphisme misérabiliste, ou celle de Cuba réalisée dans la difficulté, les encres voulues au départ faisant parfois défaut. Il y a aussi toute une salle (avec les précautions d'usage) sur le matériel publicitaire d'Erwin C. Dietrich. Un homme qu'on oublie volontiers au pays d'Alain Tanner ou de Claude Goretta. Dietrich a été à Zurich le grand producteur érotique européen des années 1970. Les archives versées par Rex Film à la Cinémathèque suisse doivent être uniques. Pendant longtemps, seul le cinéma d'art et d'essai avait accès aux musées du 7e art!

Projections 

Un petit cabinet, in fine, permet la projection d'affiches n'ayant pas trouvé place. La bonne idée, dans un déroulé par ailleurs invertébré pour ne pas dire incohérent, est de présenter plusieurs modèles pour un seul film. Par le jeu du multilinguisme, notre pays a vu placarder des modèles français, allemands et italiens. Il existait par ailleurs souvent dans les années 1930 ou 1940 plusieurs images pour un seul titre, ce qui semblerait inconcevable aujourd'hui. Assez ratée, l'exposition offre donc quelques petites consolations. 

(1) Reproductions. La chose n'est jamais dite au visiteur. Et pourtant... Quand on montre dans un musée des «Nymphéas», il s'agit en principe de vrais Monet.
(2) On vivait dangereusement sous le Tribunal fédéral. Le chauffage était au gaz et les employés fumaient.`Or le film nitrate est non seulement inflammable, mais explosif.

Pratique

«Le cinéma s'affiche», Musée d'art de Pully, 2, chemin Major-Davel, Pully, jusqu'au 16 décembre. Tél. 021 721 38 00, site www.museedartdepully.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 14h à 18h.

Photo (Musée d'art, Pully 2018): L'affiche de "Gilda" en 1946. Elle est présentée à Pully sous forme d'imprimante géante.

Prochaine chronique le samedi 30 septembre. L'Inde à la Queen's Gallery de Londres.

 

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