Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PULLY/Le Musée célèbre Jean-Claude Givel, un collectionneur engagé

Crédits: Musée de Pully/24 Heures

Il y a un gros nuage tout gris à l'entrée. Etrange en cette fin d'été résolument ensoleillée... Je vous rassure tout de suite. Cette nuvolosité est signée par Félix Vallotton et datée de 1918. La dernière année de la Première Guerre mondiale. Ce tableau en hauteur ouvre l'hommage que le Musée de Pully rend à Jean-Claude Givel. Il est permis de voir dans ce choix une autre allusion. L'exposition aurait dû au départ montrer une partie de la collection du chirurgien vaudois. Une sélection opérée en sa compagnie, donc. Or l'homme est mort, âgé de 69 ans, en plein congrès médical à Bangkok, il y a de cela juste douze mois. 

C'est par conséquent une équipe, ou plutôt un comité, qui a présidé à l'entreprise commémorative venant se loger dans la programmation, déjà soutenue, établie par la directrice Delphine Rivier. Il fallait organiser à chaud cette rétrospective, qui montre en fait deux générations d'amateurs. Au départ, il y avait Roger Givel et Claire Givel-Grobéty, les parents. Un père et une mère que Jean-Claude a tôt accompagné dans leurs expéditions artistiques, influençant parfois les choix. Le fait de les avoir partagés lui a évité de tout bazarder ensuite, comme le font tant d'héritiers. Le fils a apparemment gardé l'ensemble, se contentant de poursuivre sur une lancée jusqu'en 2015. Une œuvre de Francine Simonin est ainsi restée dans l'atelier de l'artiste, qui l'a prêtée à Pully. Elle aurait été en cours d'achat l'année dernière...

Chapelle vaudoise 

Il faut dire qu'il existe une ici une continuité certaine. Nous restons dans la chapelle vaudoise, avec ce qu'elle peut offrir de strict et parfois même de sévère. On ne rigole pas avec Marius Borgeaud ou Wilhelm Gimmi. Le climat se détériore encore avec Louis Soutter, le faux artiste brut dont les Givel possèdent, en prime de magnifiques dessins au doigt, un rare bouquet de fleurs parfaitement classique, réalisé avant l'asile. Plus près de nous, on ne peut pas dire que Marc-Antoine Fehr, fils (Marie-Hélène Fehr) et petit-fils (Charles Clément) de peintres, respire la gaîté. Il s'agit d'un art médité, un peu statique et légèrement dépressif. Il faut vouloir vivre avec la grande toile intitulée «Le repos» où l'on voit Marie-Hélène Fehr, âgée, se voit montrée dans un sommeil qui a l'air d'être le dernier. Ce genre de sujets interpellait pourtant Jean-Claude Givel. Commissaire de la manifestation pulliérane, Laurent Langer a lu aux invités du vernissage la lettre où le chirurgien des viscères en parlait au peintre. 

D'accord avec le comité, Laurent Langer a décidé de créer des ensembles. Tous les artistes d'une collection dont l'importance numérique reste laissée dans le flou ne figurent par conséquent pas dans les deux étages occupés par l'exposition, présentée dans une jolie maison ancienne de ce qui fut un village. Il y a ainsi une salle Borgeaud, un mur Louis Soutter, un autre dédié à l'ancêtre François Bocion et un grand espace voué au contemporain Markus Raetz. Le Bernois met un peu de fantaisie dans ces univers un peu plombés. Il se trouve aussi un peu de peinture du XIXe siècle. Paysagère. Notons qu'ici, comme parfois ailleurs (Signac, Derain...), les cartels ne montrent prudents. Ils parlent d'«attributions», ce qui n'est pas le cas pour la peinture suisse, qui possède ses experts locaux et souvent des fondations spécialisées. C'est fou ce qu'il peut exister (le cas genevois semble très différent) de fondations dédiées à des créateurs vaudois, de Wilhelm Gimmi à Lélo Fiaux!

Une figure de notable

Notons au passage que celles regroupées autour d'Abraham Hermanjeat ou de Marius Borgeaud étaient présidées par Jean-Claude Givel, qui coiffait également le Ballet Béjart. Les interventions du vernissage ont du coup tracé la figure même du notable, comme nos ami vaudois les aiment encore. Grand patron médical, colonel à l'armée, Givel incarnait une tradition remontant loin dans le temps. Genève se veut, elle, en rupture. La culture officielle, telle qu'elle se voit aujourd'hui définie par notre Ville, est une contre-culture des années 70 et 80, solidement embourgeoisée en dépit de ces airs de bobo vieillissant. La figure du médecin humaniste a mal pris chez nous le cap du XXIe siècle. Et la collection ici montée apparaîtrait trop classique sous nos cieux, en dépit de deux spectaculaires Alexandre Perrier. 

L'ensemble n'en est pas moins fort bien montré dans un musée qui sait y faire, en dépit de ses moyens modestes. Pully a par ailleurs le changement de décor facile. Un mois après la clôture de cet hommage, il pourra montrer la rétrospective Charles Blanc-Gatti. Au Musée Rath de Genève, il faudra quasi trois mois pour changer de scénographie après «Révélations», qui se termine le 11 septembre. Il y a des jours où je me pose des questions.

Pratique

«Vallotton, Borgeaud, Soutter... Hommage à Jean-Claude Givel», Musée d'art de Pully, 2, chemin Davel, Pully, jusqu'au 2 octobre. Tél. 021 721 38 00, site www.museedartdepully.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 14h à 18h.

Photo (Musée de  Pully/24 Heures): "Maison à Equemauville" de Félix Vallotton, 1913. 

Prochaine chronique le dimanche 4 septembre. Visite au Museo Ferragamo de Florence qui parle des influences réciproques entre l'art et la mode.

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