M. Churchill et les statistiques

«Les experts ont, chacun, une réponse différente à une question pourtant simple: combien?» Par Paul Dembinski

L’analogie entre la guerre et la situation actuelle est sans fondement, sauf peut-être sur un point: celui de l’importance des statistiques. Pour se prémunir, comme pour se défendre, il faut connaître à la fois ses propres ressources et celles de la partie adverse. La situation actuelle montre à quel point les statistiques sanitaires, y compris celle de la morbidité, sont diverses par leur méthode, par leur portée et par les clés de lecture nécessaires avant de les faire parler.

Que peut dire la comparaison du nombre de cas de contamination lorsque les tests – et demain, espérons-le, les vaccins – sont administrés selon des méthodologies différentes? Que signifie le nombre de décès attribués au virus alors qu’on apprend que les personnes concernées avaient des pathologies multiples? Que veut dire encore le nombre de cas ramené à la population d’un pays, alors que tout laisse à penser qu’il y a un nombre de foyers relativement limité où sévit la maladie?

Toute statistique est le produit – ou le sous-produit – d’institutions dédiées, ancrées dans des actes légaux. De plus, il y a la question des méthodes. Ainsi, au moment où il en a le plus besoin, le décideur risque de se retrouver pris dans des querelles d’experts qui ont, chacun, une réponse différente, à sa question pourtant simple: combien? C’est sans doute ce que découvrent aujourd’hui les gouvernements qui s’évertuent à tirer des indications opérationnelles susceptibles de sauver des vies, des comparaisons internationales.

Rien de nouveau sous le soleil. En automne 1940, au cœur de la bataille d’Angleterre, Winston Churchill s’est trouvé dans une situation analogue. Il avait de l’information, mais une information inutilisable à des fins stratégiques. Ce n’est pas pour rien que dans ses Mémoires (vol. 1 et 2), Churchill aborde souvent la question des statistiques. Ainsi, lors d’une des premières réunions de l’état-major des forces aériennes, Churchill, à la fois premier ministre et commandant en chef, cherche à connaître le nombre d’avions capables de voler. Il reçoit trois ou quatre réponses différentes. Rapidement, il découvre que chaque ministère a une définition «du capable de voler» propre ainsi que sa méthode de comptage: pour les uns, cela signifiait les machines prêtes à partir en mission dans l’heure qui suit, pour d’autres celles qui sont sorties des lignes de production, pour d’autres encore le chiffre inclut aussi les avions endommagés mais capables de missions secondaires. Churchill, irrité, confie sur-le-champ à un de ses amis, le professeur Lindemann, le soin de mettre sur pied une cellule statistique avec pour tâche d’uniformiser – selon les besoins stratégiques – la nomenclature et la méthode de comptage au travers de toutes les armées britanniques. Quelques jours plus tard, Churchill disposait du nombre conforme aux critères de comptage univoques. Il suivait ces données avec une extrême attention jusqu’à la victoire finale des Alliés.

Des données vitales

Paradoxalement – et à tort –, c’est une autre leçon en matière de statistiques que l’on retient communément de Mister Churchill. On lui prête en effet – sans pouvoir donner de référence précise – d’avoir dit «I only believe in statistics that I doctored myself», que l’on traduit par «Je ne crois que les statistiques que j’ai manipulées». Certes le verbe «to doctor» signifie manipuler, voire falsifier, mais aussi adapter à un usage spécifique et remettre d’aplomb. Or, Churchill était un virtuose de la langue anglaise (Prix Nobel de littérature en 1953), et il en connaissait toutes les nuances. A la lumière de ses Mémoires, il est donc bien peu probable qu’il ait pris la liberté de ridiculiser un précieux instrument de victoire. Le fond de ses propos n’était certainement pas ce qu’en retient une lecture superficielle et problématique du point de vue linguistique. Les statistiques, à condition qu’elles soient cohérentes, en temps de guerre comme en temps de pandémie, ont une importance vitale. Winston Churchill le savait pour en avoir fait l’expérience.

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