Cailleteau Pierre

MANAGING DIRECTOR DANS UNE BANQUE INTERNATIONALE

Pierre Cailleteau, actuellement Managing Director dans une banque internationale de conseil (aux autorités publiques), a notamment travaillé au Fonds Monétaire International, à la Banque des Règlements Internationaux à Bâle (Financial Stability Board) avant d’être responsable de la notation souveraine pour le monde chez Moody’s jusqu’en 2010.

Provisions bancaires en Europe: le grand nettoyage de printemps

La Banque d'Espagne a publié début mai de nouvelles instructions relatives aux provisions bancaires, dans la ligne d'une directive de l'European Banking Authority. Les implications sont assez substantielles pour le système bancaire espagnol: plus de provisions à constituer. Mais plus généralement, c'est la fragilité de l'infrastructure de l'activité bancaire en Europe qui continue de surprendre. 

De même qu'elle avait pris des initiatives méritoires (quoique insuffisantes) avant la crise avec l'introduction de provisions anti-cycliques obligeant les banques à constituer des réserves face au risque, alors hypothétique, de retournement du marché immobilier, la Banque d'Espagne a publié de nouvelles instructions sur les provisions. 

Dorénavant, les prêts qui ont fait l'objet d'une modification pour faciliter leurs remboursements (ceux qui ont été refinancés en particulier) seront classés par défaut dans la catégorie "sub-standard" au lieu d'être considérés comme performants. Cela signifie que des provisions (de 15% en principe) devront être constituées. L'effet de cette règle est encore incertain mais il est probable que la plupart des banques espagnoles, à l'exception des deux plus grosses (Santander et BBVA), afficheront des pertes pour 2013. 

L'idée générale est donc de rehausser la barre pour la qualification de "prêts performants" et d'exiger plus de provisions face à des risques jugés plus plausibles. 

Que penser de cette évolution?

1. Tout d'abord, il est frappant de voir combien l'infrastructure de l'activité bancaire, en Europe en particulier, est rudimentaire

On croyait savoir ce qu'est le capital pour une banque, et la crise a montré qu'une partie de ce capital n'absorbait pas vraiment les pertes; on pensait que les risques étaient pondérés rigoureusement et que les Risk-Weighted Assets (RWAs) étaient comparables, et la crise a montré qu'il y avait des différences incompréhensibles de banques à banques, et de systèmes bancaires à systèmes bancaires; on pensait pouvoir comparer les ratios de solvabilité entre banques (capital/RWA) mais, de toute évidence, c'est "garbage-in/garbage-out"; on pensait pouvoir se fier aux niveaux de provisions et établir des comparaisons pertinentes mais il apparaît que, plus on creuse, moins ces données élémentaires sont fiables et comparables...

La partie la moins "glamour" de l'union bancaire européenne, c'est donc la création d'une infrastructure du contrôle du risque bancaire: s'entendre tout simplement sur les facteurs élémentaires de risque. Elle est encore aujourd'hui fragile et branlante. 

Or, l'union bancaire ne pourra réaliser sa mission - solidifier l'union monétaire - si l'infrastructure n'est pas rapidement en place. A contrario, s'engager dans une forme de mutualisation budgétaire comme celle requise pour la création d'une assurance des dépôts ou d'une autorité de résolution bancaire européennes paraît imprudent, tant qu'on n'est pas sûr que les banques mesurent leurs "prêts non-performants" (NPLs) d'une manière homogène et constituent des réserves selon un protocole cohérent...

Il est toujours étonnant de voir, en finance, l'importance attachée à des paramètres affichés au micron près, quand la correspondance entre ceux-ci et ce qu'ils sont censés mesurer (ici l'incertitude sur la qualité du portefeuille de crédit) est aussi floue... [C'est une problématique du reste abordée en détails dans le chapitre sur une réforme radicale de la finance d'un nouveau livre "Choisir notre avenir...", écrit par votre serviteur...]. 

2. Un corrélaire du point précédent est qu'il est très difficile de prédire ce que l'exercice de "filtrage", que va exercer la Banque Centrale Européenne avant d'assumer la responsabilité de la supervision, réserve. Il semble que ce filtrage prendra la forme d'une "Asset Quality Review". Evidemment, cela va mettre à jour les pratiques différentes en matière de détermination des NPLs et des provisionnements afférents. 

3. Enfin, cette question de la politique de provisionnement a une dimension macro-financière très importante. Les instructions de la Banque d'Espagne sont dans la droite ligne des directives de l'EBA. Celle-ci en effet a publié le mois dernier un rapport sur la "forbearance" (mesures de tolérance) dans l'activité bancaire en Europe. L'EBA juge qu'il est temps désormais de passer à une autre étape, après la phase de "forbearance", et de nettoyer les bilans avec détermination. 

A priori, qui peut être contre cette mâle résolution? 

En fait, la réalité est plus complexe. 

En cas de difficultés "passagères", les banques cherchent assez légitimement à aider leurs débiteurs à faire face aux aléas conjoncturels avant de les déclarer en défaut et d'engager des procédures longues et coûteuses. Chacun en général s'en félicite. De la même manière, une entreprise proposera à ses salariés une baisse temporaire des salaires pour éviter les licenciements; ou encore l'Etat laissera jouer les stabilisateurs automatiques pour ne pas ajouter la récession à la récession.

La "forbearance", si elle peut évidemment masquer occasionnellement une politique de crédit illusoire de la part des banques ("pretend and extend"), est également un outil d'amortissement du cycle financier. L'envers, en bas de cycle, de politiques telles que le provisionnement dynamique. Il est du reste ironique que ce soit la même banque centrale qui avait défendu les couleurs de politiques anti-cycliques en haut de cycle qui soit celle qui introduise de la pro-cyclicalité en creux de cycle...

Donc l'abandon des politiques de "forbearance" est une manière d'accélérer la destruction créatrice, au risque d'aggraver le ressac cyclique en mettant en évidence des besoins de capital supplémentaires, peut-être inutiles...

En conclusion, cette décision de la Banque d'Espagne s'inscrit dans une stratégie européenne bienvenue de renforcement de l'infrastructure du contrôle bancaire; elle marque aussi sans doute la fin des illusions sur certains crédits restructurés en catimini par les banques espagnoles avec leurs clients. Elle pose aussi évidemment la chaîne de questions suivantes: y a-t-il assez de capital dans le système, en Espagne et ailleurs, pour faire face à un environnement économique anémié? Et si la réponse est non, d'où le capital peut-il venir...? Et si ni capital privé ni capital public ne sont disponibles, alors quels créanciers mettre à contribution: obligataires et/ou déposants? 

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