Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PRESSE/Quand l'art actuel désespère "Le Monde"

Doux Jésus! Voici que «Le Monde» s'y met dans son édition du 12 septembre. Pour conférer du poids à l'article, il n'y pas fallu moins des plumes jointes de Roxana Azimi et d'Harry Bellet. La chose se développe il est vrai sur deux pages. Le sujet (voire l'heure) semble par ailleurs grave. Il ne s'agit, ni plus, ni moins, que de la «Désespérance de l'art contemporain». 

Il fallait une image. Une photo qui parle aux gens. Le quotidien a choisi de montrer celle de l’œuvre de Paul MacCarthy dégonflée par des malveillants sur la place Vendôme. On sait que la chose a fait polémique, puisqu'il s'agit aujourd'hui du meilleur, voire de l'unique moyen pour une création d'exister. Les âmes pures y avaient vu un sapin de Noël bien vert. Les autres un plug anal géant. On n'aura jamais autant entendu parler d'un tel objet sexuel dans la presse, surtout de la part des traditionalistes et des bigots. C'est à croire que chacun d'eux s'en sert dans son intimité!

Le combat des intellectuels

En soi, le sujet n'apparaît pas neuf. Il y a plus d'un siècle que certains esprits doutent de la pertinence de l'art contemporain, supposé vulgaire et détaché de toutes compétence particulière, maintenant que le «beau métier» a disparu. Comme le rappelle «Le Monde», Michel Ragon, Claude Lévi-Strauss, Jean Baudrillard, Marc Fumaroli et bien sûr Jean Clair, qui ne sont pas de petites pointures (1), ont stigmatisé l'impasse des avant-gardes. Baudrillard est même allé jusqu'à qualifier l'art actuel de «vraiment nul». Tout le monde dans le même sac! Le contexte des années 1990 restait cependant différent. Le contemporain n'occupait pas la même position hégémonique sur le marché, et dans les musées, qu'aujourd'hui. 

Ce qui fait tousser en 2015 les personnes interrogées par Roxana Azimi et Harry Bellet, c'est le cirque entourant désormais les vedettes de l'art contemporain, étouffant toute autre forme de création que la leur. Une cinquantaine de stars, représentées par cinq grands galeristes dans le monde, a trusté le goût du public, qui suit celui de quelques (riches) spéculateurs. Il n'y a plus de place réelle pour le reste. Les institutions publiques doivent faire des entrées. Il leur faut par ailleurs trouver des sponsors titillés par les noms célèbres. Quant aux marchands, ils se voient appelés à vendre. C'est même leur fonction première. D'où des relations complexes finissant par devenir incestueuses. Beaucoup de choses sont par exemple achetables dans une biennale (2)...

Les cris de la droite 

Voilà pour l'aspect financier. Le politique, maintenant. La droite désespère de l'art d'aujourd'hui pour des raisons supposées morales. Je prends, au hasard, un article paru sur le joujou de Paul MacCarthy avant qu'il ne soit étendu sur le sol parisien, comme une tente de cirque après le spectacle. Je cite «Valeurs actuelles» (vous voyez que j'ai des lectures grâce au Net) du 29 octobre 2014. «L’œuvre a suscité l'indignation en cumulant les trois tares récurrentes de l'art contemporain: nullité artistique patente, monumentalité envahissante, Monomanie pornographique.» On comprend que dame Le Pen coupe le robinet (et ne voyez là aucun symbole érotique) à la création contemporaine si elle arrive un jour au pouvoir. 

Où situer du coup le problème? Il y en a à mon avis deux, car le malaise semble bien réel. Le premier est la surabondance. Il existe trop d'artistes sur Terre. Un signe des temps. Nous sommes (même si tout le monde n'y participe de loin pas) dans une société de surabondance. «Il y a un excès en tout», commente l'éditeur lausannois Pierre-Marcel Favre. «Les boutiques vomissent leurs vêtements sur le trottoir, les librairies débordent de nouveautés (3), les pizzerias sont partout.» D'où un sentiment de lassitude.

Dévalorisation de l'artiste

Car il faut bien le dire. Nous vivons dans une époque fatiguée, où tout donne l'impression d'avoir déjà été fait. «Ce n'est pas la première fois que cela se produit», explique un professeur d'université genevois. «Sans remonter à la fin de l'Antiquité, il en est allé ainsi à la fin du XVIIe siècle, quand l'ère des génies semblait close et alors que la situation économique devenait désespérée.» Aujourd'hui, nous assistons en prime à une dévalorisation de l’objet culturel et de la notion d'artiste. Tout devient œuvre. Les écoles produisent, afin d'assurer leurs subventionnements, des artistes comme une charcuterie débitait jadis des saucisses, alors que la clientèle des collectionneurs se restreint. 

Cependant, et c'est là qu'il y a lieu de se montrer optimiste, le temps permet de faire le tri. Le déchet est toujours apparu considérable. Tout le monde n'était pas génial dans les cavernes. De la littérature dite classique, il ne survit dans les mémoires qu'un petit pour-cent. La plupart des peintres n'ont pas été retenus par la postérité. Il n'y a aucune raison pour qu'il n'en aille plus de même aujourd'hui, en dépit du rouleau compresseur de la médiatisation. Celle-ci ne parle en effet qu'au présent.

Quid de la postérité?

L'avenir retiendra sans doute le moins formaté de cette masse confuse de choses semblant s'annuler l'une l'autre, ou au contraire dangereusement se répéter. Le moins daté aussi. Sous les courants majoritaires, dont le flot est composé de multiples suiveurs plus ou moins opportunistes (4), se cachent des talents (individuels ou collectifs) divergents, voire dissidents. Le difficile est de les mettre en vedette et de le montrer aujourd'hui. Et nous voilà revenu au «Monde» et à la «désespérance de l'art contemporain». Il est vrai que le pessimisme a toujours paru très chic. Très intellectuel. Les gens heureux sont des imbéciles. Tout le monde sait ça.

(1) On note que de grands penseurs, pointus dans leur domaine, se montrent souvent hostiles aux innovations faites ailleurs.
(2) Il y aurait beaucoup à dire sur leur multiplication, qui aboutit souvent à leur uniformisation. Je viens de rencontrer une dame importante de musée contemporain. Elle avait vu la Biennale de Lyon deux jours plus tôt. Elle n'en gardait aucun souvenir particulier. «J'ai déjà tout oublié.» Je signale que "Le Monde" vient en revanche de porter aux nues la dite Biennale...
(3) Les littératures étrangères semblent souvent supérieures aux lecteurs. Ils oublient que les traductions constituent en fait un choix du choix. Elles sélectionnent.
(4) Pensez au nombre de sous Warhol ou de sous Basquiat proposés par certaines galeries bis.

Texte intercalaire

Photo (AFP): Le plug, ou l'arbre de Noël, de Paul MacCarthy.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."