Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PRESSE/Les journalistes travaillent en ce moment "pour le frigo". Quid?

Crédits: Publicité Frigidaire, fin des années 1950.

C'est le mot du moment chez les journalistes, culturels on non. Ils travaillent pour le «frigo». Ne vous méprenez pas. Il n'y a là aucune ambition de rafraîchir la température estivale, en ce moment plus que clémente. La canicule n'est pas pour demain. Il s'agit d'écrire des articles en rafales sur des sujets si possible intemporels. Leurs médias doivent bien continuer à se remplir, alors que les rédaction se vident. Départ en vacances, bien sûr. Les gros soucis viendront au moment de la rentrée 2016. Charrette ou pas charrette au mois de septembre? 

Comment remplit-on le frigo? Il y a généralement des thèmes qui se profilent, à partir du mois d'avril. Ils ressortent en général de «briefings», aussi longs que nombreux et soporifiques (1). En se quittant, on se dit qu'il faudra encore «affiner les projets», dont beaucoup sentent pourtant le réchauffé. Dame! Depuis le temps que l'été existe, on a fini par répéter souvent la même chose, surtout quand il s'agit de créer des séries. Sur le plan social (ou «sociétal», comme on dit maintenant), les meilleures terrasses, les bons plans voyage et le sexe, cela vous dit ans doute quelque chose... Notez que ce n'est pas pire que l'influence des Francs-Maçons ou des protestants sur la vie économique des hebdomadaires d'outre-Jura.

La folie des séries 

Et en culture? Il y a d'abord à annoncer les festivals de l'été, qu'il s'agira tout de même de couvrir ensuite. Mais cela fera plus tard partie des congés payés. On peut après se lancer dans une saga historique. Il y a toujours des lecteurs aimant relire ce qu'ils savent déjà. Et puis le passé se révèle confortable. Il offre rarement de grosses surprises. Le rétroviseur permet aussi de jouer habilement sur le «high» et sur le «low», comme diraient nos amis anglo-saxons. Le «high», ce sont les rois, les stars, les Templiers ou alors les grandes invasions (surtout ici dans la presse de droite, vu l'immigration actuelle). Le «low», c'est la vie d'avant l'ordinateur et l'iPod. Comment cela se passait-il, hein, quand on frottait le linge au lavoir et quand on allumait la lampe à pétrole? Il vous suffit de sortir ici quelques vieilles photos en noir et blanc, et le tour est joué. 

Et pour les beaux-arts, qu'imaginer après voir fait dans un gros article les dix, les cent (et pourquoi pas les mille?) expositions de l'été? Les «grands» quelque chose, évidemment! Les grands architectes. Les grands peintres. Les grands cinéastes pour faire plus moderne. On peut aussi se promener dans le futur artistico-technologique. Tout le monde a le droit de se tromper sur l'avenir et non les seuls politologues, économistes et météorologues. Une série sur les prochains "gestes architecturaux" peut ainsi se concevoir, avec l'aide complaisante de certains bureaux vedettes. Ou le sexe dans l'art. Le sensationnel peut aussi se révéler de mise. Les grands faussaires feraient certainement un malheur. Il suffit d'éviter l'actualité la plus brûlante. Mais je suis sûr que Walter Beltracchi, qui expose aujourd'hui sous son nom après avoir inondé le marché de pseudo Max Ernst se ferait un plaisir d'accorder un entretien liminaire.

"Nécro" ou pas "nécro"

Avec tout cela, bien sûr, l'actualité reste un peu en rade. Jadis, les rédactions pouvaient se dire qu'il ne se passait «jamais rien» l'été. Maintenant, c'est devenu plus difficile. En France, par exemple, il faut bien se faire l'écho d'Avignon (théâtre et danse), d'Arles (photo) et éventuellement d'Aix (musique classique), si on compte des lecteurs haut de gamme. Notez que, jusqu'au 11 juillet, tout peut se mettre en berne cette année. Avec l'Euro, la presse culturelle va bâcher quatre semaines. Il n'y en aura que pour le ballon rond, mais il se trouvera toujours des gens pour vous assurer qu'il existe une «culture football». Les intellectuels affectionnent du reste de parler sports. 

Il serait bien sûr aussi possible de commander des textes à des écrivains ou, pour économiser, de publier (gratuitement) quelques «bonnes feuilles» de la rentrée. Elle aura lieu chez les éditeurs parisiens cette année le 17 août. Mais ce n'est pas très public. Pas très «concernant». Et du coup peu «trendy». Les belles lettres n'existent que par le scandale ou par les prix, mais là il faut attendre novembre. Dommage! Chaque plumitif doit donc continuer à remplir le frigo. Qu'est-ce qui peut «tenir» un mois ou deux? Faut-il prévoir ou non des «nécros»? On se demande du coup qui branle au manche. Comment vont au fait Pierre Soulages ou I.M. Pei, l'architecte de la pyramide du Louvre cette année (2)?

Aucun souvenir après 

Je vais tenter de ne pas m'y mettre. Je n'ai jamais eu de dons de devin. Le délai d'autonomie dont je dispose (l'équivalent de la laisse pour le chien) est d'une semaine. Le temps d'un voyage de prospection. Après tout, tant mieux de ne pas s'obliger à servir produits surgelés. Quel intérêt y a-t-il à voir paraître des textes dont vous avez déjà oublié le contenu? Le propre de l'actuelle vie culturelle, au rythme exponentiel, est en effet de ne laisser presque aucun souvenir. Comme disait mon ami Voltaire, «un clou chasse l'autre». Heureusement du reste. Je ressemblerais autrement à un de ces fétiches à clous congolais, que j'admire par ailleurs beaucoup dans les vitrines des musées.

(1) Imaginez ce que sont les réunions dans les journaux à direction collégiale...
(2) I.M Pei a 99 ans, comme dans un autre genre Danielle Darrieux ou Suzy Delair (que vous ne connaissez sans doute pas, tant pis pour vous). Soulages en compte 96.

Photo (Frigidaire): Une publicité des années 1950. La classe!

Prochaine chronique le vendredi 17 juin. La Cité de l'architecture parisienne se penche sur le patrimoine en temps de guerre.

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