Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PRANGINS / "Swiss Press Photo", le désastre programmé

Cela fait des années que la mascarade dure. Le "Swiss Press Photo" couronne l'événement ayant le plus marqué la Suisse les douze mois précédents, et non une image précise. Tout le monde devinait que le trophée 2013 irait à celui, ou à celle, qui aurait pris une photo, au mieux médiocre, de la tragédie de Sierre. Rappelez-vous! C'est vieux déjà. Le 13 mars 2012, un accident de bus dans un tunnel coûtait la vie de 22 enfants. C'est ignoble de le dire, même si chacun le pense hélas dans les rédactions. La mort d'enfants "booste" toujours les ventes. 

Les prédictions étaient justes. Le "drame de Sierre" a offert à Laurent Gilliéron son second "Swiss Press Photo" pour 2013, puisqu'il en avait déjà reçu un en 2005. Une première, comme il y a dû en avoir une pour les Oscars. Jamais un photo-reporter n'avait été distingué deux fois. N'empêche que c'est la catastrophe qui a été primée. L'image, dont on salue la "discrétion", ne montre rien. Il y a deux hélicoptères, un tunnel vide, deux voitures et des policiers en silhouettes colorées. Une forme de néant visuel. Mais, comme le rappelait, goguenard, un photographe, "en 2002, on avait bien prolongé le délai de reddition des images pour qu'il y en ait de la tragédie de Zoug". Et ladite tragédie avait alors décroché la timbale. Où se situent les charognards?

Steeve Iuncker deux fois présenté 

Le reste du concours se révèle à l'unisson. Seul, Steeve Iuncker tire son épingle du jeu. Le Genevois se retrouve deux fois aux murs de Prangins. La première pour les collégiens de l'Escalade ivres-morts aux Bastions. Un thème entrant bien dans son travail actuel sur les rites de passage. La seconde montre des images de suicidés prises dans le cadre de leur décès, puis le décor seul, après la levée du corps. On aura reconnu sa récente exposition au Mamco. Notons que le traitement se révèle ici tel qu'il a paru dans "L'Hebdo" et "Le Temps". L'image n'a pas été voilée, comme au musée, par un "tirage Fresson" atténuant le choc. 

Pour le reste, c'est un concours de médiocrités ou de banalités, à quelques exceptions près. La chose a au moins le mérite de rappeler l'état de la presse suisse actuelle. A la fin des années 1980, quand ils avaient encore de l'argent, les journaux s'étaient engouffrés dans la brèche qualificative ouverte par "Le Nouveau Quotidien". Ce journal à la vie brève avait mis en valeur des images en noir et blanc, judicieusement choisies et tirées en grand. Elles s'éloignaient souvent de la plate illustration, à laquelle on est aujourd'hui revenu. Que de trombines de politicards rancis autour d'une table de conférence, dans les canards actuels!

Eveline sous tous les angles

Dans ces conditions, pas étonnant de retrouver au Château de Prangins, qui reflète le Swiss Press Photo depuis quelques années, plusieurs fois la tête d'Eveline Widmer-Schlumpf. Hélas, serais-je tenté de dire. Son portrait pour la "Neue Zürcher Zeitung" la fait ressembler à Edith Piaf dans son cercueil. Quant à l’instantané la montrant pendant la "course d'école" du Conseil fédéral de Reuters, il bat le record de laideur de l'année. On comprend que de nombreux photographes, découragés par les choix habituels du jury, aient renoncé à se présenter au concours... 

Le Château de Prangins, qui a procédé à une sélection parmi les images présentées dans le livre de la manifestation, aurait pu gommer le pire. Eh bien non! Il s'y vautre avec une sorte de "Schadenfreude" (goût de nuire). Pour commencer, il présente ses choix dans des caissons lumineux, comme pour les photos d'art de l'Américain Jeff Wall. Il y a même des caissons horizontaux, genre table à café. On se demande bien pourquoi. Ensuite, il prend avec une sorte de sadisme le moins intéressant. Du moins à mon avis, qui vaut celui de quelqu'un d'autre.

Une institution à repenser 

Il faut dire qu'avec le Musée national suisse et ses strapontins (dont Prangins), nous ne sommes pas à la fête. Alors qu'on se demande à quoi l'institution fédérale peut encore bien servir aujourd'hui, un peu de goût et d'imagination s'imposerait pourtant!

Pratique 

"Swiss Press Photo", Château de Prangins, jusqu'au 2 mars. Tél. 022 994 88 90, site www.museenational.ch Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 17h. Le livre, trilingue, édité par Benteli. Il comprend 128 pages. Photo (Laurent Gilliéron): Le drame de Sierre. Photo de l'année...

Prochaine chronique le samedi 11 janvier. De la bonne photo, pour changer. Livres, avec en tête Anders Petersen.

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