Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PRANGINS/Quand Brun de Versoix passait du Pays de Vaud à Versailles

Crédits: Musée d'art et d'histoire, Genève

Cela fait pile trente ans. En 1986, Anne de Herdt et Lydie de La Rochefoucauld proposaient au Musée d'art et d'histoire (MAH) une première exposition Brun de Versoix (1758-1815) dans les cabinets du premier étage. En trois décennies, nombre d’œuvres ont refait surface, parfois de manière inattendue. La recherche a suivi son cours. Martine Hart a ainsi consacré sa thèse à ce peintre, pris entre son Pays de Vaud d'origine et la cour de France. Elle peut proposer aujourd'hui une nouvelle rétrospective au château de Prangins, antenne romande du Landesmuseum zurichois. Une bonne idée de localisation dans la mesure où la carrière de Brun a démarré vers 1775 chez le baron Louis-François Guiguer de Prangins. 

Louis-Auguste Brun, qui deviendra que sur le tard «de Versoix», n'a pas reçu de formation académique. La chose eut été alors aussi impossible à Genève qu'à Lausanne. Il s'est formé sur le tas, regardant, copiant et assistant un décorateur qui portait par hasard le même nom que lui, Jean-Auguste Brun. Ce dernier produisait des toiles peintes, qui agrémentaient les maisons patriciennes. Le château de Prangins peut montrer l'un de ces décors, sauvé vers 1960 de la démolition d'une maison à l'angle de Malagnou et de l'actuelle avenue Krieg. On sait que Genève fut alors vandalisée avec la bénédiction de ses édiles.

Le portraitiste de Marie-Antoinette

Le jeune Brun se lia peu après avec le jeune Pierre-Louis de La Rive, qui voulait devenir peintre. Ils iront de concert en Allemagne. Brun se rendit ensuite à Turin, dont la cour avait développé de nombreux liens matrimoniaux avec celle de Versailles. La chose aida le débutant à se faire une place à Paris, puis dans l'entourage de Marie-Antoinette. Cette dernière, qui n'avait aucun goût pour la peinture, préférait les artistes rapides et légers. Brun la peignit, assez souvent à cheval. Des portraits strictement privés. Horreur! Sur l'un d'eux, la souveraine ne montait même pas en amazone, mais à califourchon. Quelle indécence... 

Ces succès mondains n'empêchèrent pas Brun de souvent revenir au Pays de Vaud. Il en reste des tableautins et de nombreux dessins. Ils figurent en grande partie dans cette exposition, qui excède de beaucoup en volume les habituelles présentations temporaires de Prangins. Les allers et retours continuèrent même sous la Révolution. Brun aurait réussi à visiter Marie-Antoinette prisonnière au Temple. Mais bientôt, l'homme retournera un peu sa veste. Il se fera, sous la direction de César de La Harpe, l'apôtre de l'indépendance vaudoise vis-à-vis de Berne. Il ne lui restait plus qu'à abandonner la peinture, ce qu'il fera vers 1800. Brun, nous y voilà, deviendra alors maire de Versoix et propriétaire foncier après avoir fait un beau second mariage. Ils concentrera alors ses pensées sur sa collection de tableaux (vendue après sa mort en 1841) et une activité de marchand d'art.

Inscrit dans un courant

L'exposition, qui commence étrangement au premier étage d'une aile de retour pour continuer dans les salles temporaires de Prangins, comporte donc une centaine d’œuvres. C'est beaucoup, même s'il y a là des dessins parfois montés collectivement sur le même montage. Martine Hart a aussi inclus quelques pièces de comparaison. Brun s'inscrit dans un courant local mal connu du public actuel. En amont se trouvent le chevalier de Fassin ou Jens Juel, le Danois qui devint la coqueluche des Genevois entre 1777 et 1780. En aval, il y a Firmin Massot, Jacques-Laurent Agasse ou Wolfgang Adam Töpffer. Le catalogue cite aussi le Morgien Jacques Sablet, qui fit une belle carrière à Rome. 

Comment Brun se tient-il dans cet environnement artistique? Très inégalement. Certaines toiles sont ravissantes et il y a des très beaux dessins (dans un superbe état de conservation) appartenant à la Société des arts genevoise. Mais nombre de peintures, surtout les plus ambitieuses, trahissent le manque de métier. On espère ainsi que Brun n'est pas l'auteur montrant la famille royale au complet lors du baptême du dauphin en 1781. Ce portrait collectif, qui lui demeure simplement attribué, frôle en effet la naïveté. Le spectateur supporte mal cet alignements de profils, un héritage de Carmontelle, peintre du duc d'Orléans, qui esquivait ainsi les difficultés du portrait de face.

Excellent catalogue 

Fruit d'un énorme travail d'identification, de recherches d'archives et de persuasion vis-à-vis des privés pour prêter, l'exposition explique bien les choses. Plus historique qu'artistique, l'esprit Prangins exigeait cependant que les point soient mis sur le «i». Toute une salle se voit ainsi réservée à la vie (et la mort, of course!) de Marie-Antoinette, dont Brun ne fut que l'un des nombreux peintres. La scénographie reste en outre dictée par les lieux. Au premier, dans d'anciennes pièces de service, le public croit se promener dans les chambres de bonnes. Au rez-de-chaussée, il pâtit du décor moderne très années 1990. Concis, le catalogue sait heureusement rester simple et donc efficace. Il n'y a plus qu'à attendre la suite dans trente ans.

Pratique

«Louis-Auguste Brun, Peintre de Marie-Antoinette», château de Prangins, 3, avenue du Général-Guiguer, jusqu'au 10 juillet. Tél. 058 469 38 90, site www.nationalmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

Photo (Musée d'art et d'histoire, Genève): "La promenade", 1782. Cette toile tient à la fois du portrait, de la scène de genre et de la peinture animalière.

Prochaine chronique le dimanche 20 mars. La Fondation Courtauld de Londres montre paralllèlement Botticelli et Bruegel le Vieux.

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