Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PRANGINS/Le "Swiss Press Photo" suit trop l'actualité

L'exposition itinérante des images gagnantes du "Swiss Pres Photo" a longtemps passé par le Salon du Livre à Genève. C'est là que les Romands découvraient, fin avril, sur le stand de "L'Hebdo" les lauréats d'un prix national créé en 1991. Une bonne publicité. Il s'agit là d'un temps révolu. Une sélection de quelque 90 clichés se retrouve depuis des années, à la mauvaise saison, dans le cadre ô combien plus confidentiel du château de Prangins. 

En ce début 2015, le musée national déserté accueille ainsi les lauréats de 2013. Le jury, composé de cinq membres, s'était réuni le 14 janvier 2014. Tout prend son temps. La timbale est allée pour la seconde fois à Mark Henley, un photographe d'origine anglaise, né en 1966. C'est comme de bien entendu l'événement et non l'image qui s'est ici vue saluée. L'homme couvrait les négociations sur l'atome avec l'Iran à Genève. Un sujet peu séduisant sur le plan visuel. Les cinq sages ont retenu l'image montrant une journaliste voilée écrivant par terre sur son ordinateur portable. Un cliché qui resterait d'une rare banalité, sorti de son contexte.

Une actualité qui écrase tout

"Dans un tel concours, le talent de Mark Henley saute aux yeux", écrit le juré Luc Debraine dans son avant-propos du livre d'accompagnement. Désolé. Non. En tous cas pas aux miens. Ou alors il faut admettre que le photojournalisme soit devenu une illustration assez plate de l'actualité. Il s'agirait alors d'une photo servante. D'une photo esclave. Elle suivrait l'événement, qui dicte tout et emporte tout sur son passage. Notez que c'est le concept actuel. "L'actu" fait la loi, au détriment d'une réflexion sur la durée. C'est ce qui fait, soit dit en passant, que tous les médias ont une fâcheuse tendance à se ressembler. 

L'honnête contribution de Mark Henley peut donc rejoindre la plupart de celles que le jury a retenu depuis deux décennies. On a primé l'accident de Sierre ou les immigrants à Chiasso. Pas ceux qui les ont observés. Il y a parfois des exceptions. La série en noir et blanc de Mark Henley, précisément, sur "Bank On Us", en 2012, révélait un œil ironique et distancié. La fête des gagnants du pétrole, vue en 2011 par Christian Lutz au Nigeria, avait quelque chose d'irréel, que soulignait une étonnante gamme de gris pour une photo en couleurs. Lutz ne brille ordinairement pourtant pas par son esthétisme...

Une présentation absurde

Y a-t-il cependant des chose à découvrir au château de Prangins? Oui, mais une fois que le spectateur a fait abstraction de la présentation. L'image de presse n'a jamais été conçue pour se voir tirée aussi grand, ni pour finir dans des caissons lumineux. Il y a là une confusion des genres. Nous ne sommes pas dans un musée d'art contemporain exposant du Jeff Wall. Cette tendance très actuelle au gigantisme et au spectaculaire prive d'ailleurs les visiteurs de nombreuses œuvres contenues dans le livre. On se demande parfois comment cette sélection dans la sélection s'est vue opérée. Remarquons juste qu'on a évité les sujets qui fâchent, l'affaire Adeline ou celle du cogneur Carlos. Surtout pas de vagues! 

Que retenir donc? Une fois encore la série de Steeve Iuncker sur la ville la plus froide du monde. Un instantané terrifiant de Monika Flückiger montrant une Eveline Widmer-Schlumpf et pleine défaite politique. La dame réussit à avoir l'air encore plus vieille que d'habitude. Le reportage (inédit) de Romano Riedo sur les paysans de montagne, en noir et blanc, rappelle l'existence d'un photographe fribourgeois qu'on voit peu. La contribution de Christoph Ruckstuhl montrant de jeunes plongeurs la tête en bas change de ce qu'on subit d'ordinaire dans le genre très convenu de la photo de sport. Idem pour le ski, vu de haut par Peter Klaunzer.

Un genre à l'agonie 

Il y a donc de quoi grappiller au château en attendant la cuvée 2014, dont le sort se discutera dans quelques jours. Profitons de l'événement pour rappeler que, partout dans le monde, la photo de presse se porte mal. Très mal. Elle étouffe, faut d'argent. C'est la première chose sur laquelle une presse en pleine déroute économise, en puisant paresseusement sur le fil des agences. Un réflexe à l'ancienne. L'image, c'est tout de même ce qui existe de plus visible. Le fameux "poids des mots" semble de nos jours bien trop lourd pour la plupart des lecteurs de journaux, transformés en simples zappeurs regardeurs.

Pratique

"Swiss Press Photo 14", château de Prangins, 3, avenue du Général-Guiguer, jusqu'au 1er mars 2015. Tél. 058 469 38 90, site www.chateaudeprangins.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Photo (Mark Henley): La photo gagnante pour 2013.

Prochaine chronique le samedi 3 janvier. Le Kunstmuseum de Bâle montre, avant sa fermeture provisoire, le paysagiste suisse du XVIIIe siècle Caspar Wolf.

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