Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PRANGINS/Le "Swiss Press Photo" s'est à nouveau égaré

C'était écrit d'avance. Pour son édition actuelle, le «Swiss Press Photo» se devait d'aller au reportage d'Yvain Genevay pour «Le Matin dimanche». Si les réfugiés ne constituaient pas en 2014 le sujet de l'année, il n'en va plus de même en 2015. Le 13 janvier, les jurés ont donc accordé leur prix à une image montrant cinq personnes sur un banc, à Domodossola. La sixième vient d'être enterrée, non loin de là. La femme a accouché d'un bébé mort, après le refoulement par les Suisses de cette famille syrienne... 

«Les photos les plus simples sont les plus efficaces», a déclaré le lauréat, qui l'a emporté sur 220 autres concurrents, le jury ayant reçu en tout 3147 clichés. Moi, je veux bien. N'empêche que c'est presque toujours un thème émotionnel qui l'emporte, le sujet important toujours davantage que son traitement. Il fallait par exemple un prix pour les victimes enfantines de l'accident routier dans un tunnel de Sierre en 2013. Nous ne sommes pas encore sortis du «choc des images», que «Paris Match» opposait il y a plus d'un demi siècle au «poids des mots».

Un travail honnête et propre 

Je n'ai rien contre le reportage d'Yvan Genevay, bien au contraire. C'est un travail propre, digne, honnête, effectué dans des conditions difficiles. Mais de là à dire qu'on est face à un chef-d’œuvre, non! Et c'est toujours la même chose. La dernière photo mémorable, je veux dire mémorable sans avoir lu la légende de texte allant en dessous, me semble remonter à 2011. Cette année-là, le Genevois Christian Lutz s'était vu distingué pour sa fêtes des riches profiteurs de l'or noir du Nigeria. Tout était dit en un seul plan, avec puits enflammés de l'autre côté de l'eau. Les couleurs elles-mêmes se révélaient à l'unisson. L'image donnait dans les bleu pétrole... 

Bien d'autres reproches pourraient se voir faits à l'exposition aujourd'hui visible au château de Prangins, après avoir figuré aux cimaises du Musée national de Zurich (dont il constitue une dépendance). La première est la nouvelle répartition des rubriques. Le national se répartit désormais entre «actualité» et «reportages suisses». Si le sport reste en selle (même sans vélo), il n'en va pas de même pour la culture. Cette dernière se retrouve aujourd’hui un peu partout. Pour faire joli, sans doute. Il y a en aussi bien en «reportage» qu'en «portrait» ou en «international». Une chatte, même cultivée, n'y retrouverait pas ses petits.

Mise en scène ratée 

Les autres griefs tiendraient à la présentation et à la mise en scène. Tout s'est vu tiré en grand, ce que ne supportent pas l'intégralité des photos. L'ensemble a été installé dans des caissons éclairés par derrière, comme les œuvres naguère conçues par le plasticien américain Jeff Wall. Un traitement pour le moins bizarre. Faut-il voir dans cette lumière d'aquarium une influence des photos aujourd’hui consultées sur un ordinateur ou un portable? Elles ont pourtant été pensés pour une impression papier. 

Les portants contenant ces caissons se retrouvent enfin placés parallèlement aux murs. J'ai d'abord trouvé l'exposition un peu courte, même si les précédentes n'avaient jamais présenté l'ensemble des photos retenues pour la publication servant de catalogue. C'est par hasard que j'ai découvert que l'arrière offrait d'autres œuvres sinon primées, du moins jugées dignes de se voir montrées au public. Comment n'a-t-on pas pensé à une présentation que je me permettrai de qualifier de plus éclairante?

De bons travaux, cependant 

Cela signifie-t-il que tout soit à jeter dans cette édition? Non. D'abord, j'ai appris des choses. J'ignorais que des Suisses atteints d'Alzheimer étaient soignés pour des rasions de coût en Thaïlande. Je ne savais pas que Bienne distribuait le 80 pour-cent de ses ressources fiscales en aides sociales. Et puis, il subsiste des photographes qui, en dépit du climat morose infligé par une presse économisant en priorité sur l'image, font du bon boulot. Je pense aux électrosensibles de Jean Revillard, au carnaval haïtien de Thomas Kern (en noir et blanc) ou au beau portrait de Giovanni Vassali, qui sauve les témoignages de métiers diparus, par Flavia Leuenberger. 

Je terminerai par une petit note ironique sur cette exposition dont le livre d'accompagnement offre souvent de meilleures images que les murs (mais qui a donc fait la sélection?). Le dépliant donné aux enfants, avec des détails à reconnaître, signale un sujet «qui peut heurter des sensibilités». Il ne s'agit ni de la Syrie, ni de l'Irak, mais de l'abattage du cochon dans les Grisons. Gardons tout de même le sens des valeurs!

Pratique

«Swiss Press Photo 15», château de Prangins, 3, avenue Général Guiguer, jusqu'au 31 janvier. Le château montre en parallèle le «World Press Photo 15» jusqu'au 29 novembre. Tél. 058 469 38 90, site www.chateaudeprangins.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Photo (Yvain Genevay): La photo primée. Une famille de Syriens refoulés de Suisse pleure la mort d'un enfant à Domodossola.

Prochaine chronique le jeudi 26 novembre. Back to the basics. Milan montre Giotto.

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