Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PRANGINS/Le Château se penche sur les indiennes. Un sujet très coton

Crédits: 24 Heures

On a de le peine à le croire à notre époque où il y a trop de tout. Réalisé à la main, le tissu est pourtant longtemps resté une denrée rare, et par conséquent chère. Il se voyait utilisé et réutilisé jusqu'à usure complète. Et encore! A ce moment, il finissait en papier-chiffon. Une matière autrement plus solide que nos actuels papiers de bois, inventés au XIXe siècle. Si les prix se révélaient déjà musclés pour la laine ou le lin, ils explosaient avec les soieries brochées. Un artisan qualifié ne réalise guère plus d'un mètre de grand brocart par mois. Recouvrir un siège à Versailles coûtait ainsi bien davantage que le fauteuil lui-même.

Il fallait inventer autre chose. Ce furent les indiennes. Ces cotonnades avaient beau venir de loin pour ce qui est de la matière, elles fournissaient un produit économique possédant en plus la qualité de se révéler lavable, et non plus juste nettoyable. Les Indiens les imprimaient avec leurs motifs. Il suffisait d'en créer de nouveaux en Europe. Ils se verraient imprimés à la planche de bois, comme la gravure ou le papier peint. Le cuivre allait venir plus tard. Les producteurs arrivaient ainsi à créer pour de larges couches de la population des textiles attrayants, servant à la fois pour des vêtements et des meubles. La distinction entre les deux choses apparaît récente. Sous Louis XV, le même damas tend une alcôve ou devenait une robe.

Un début de mondialisation

Evidemment, comme le raconte la longue histoire aujourd'hui proposée par le château de Prangins, tout cela créait des concurrences. En ces débuts de la mondialisation, un produit exotique arrivait en Europe en cassant les tarifs. Les proto-industries occidentales allaient en souffrir, comme les éleveurs de moutons ou les cultivateurs de lin. Louis XIV va donc interdire l'indienne en 1686. Les industriels se replient alors sur la Suisse. Genève dès 1690, puis Neuchâtel, Bâle et Mulhouse (qui fait partie de la Confédération jusqu'en 1798). La consommation locale ne suffit bien sûr pas. Comme la littérature séditieuse ou pornographique, l'indienne devient un commerce de contrebande, la Suisse inondant la France de ses cotonnades. Louis XV lève donc la prohibition en 1759. Cette fois, les Suisses eux-mêmes se déplacent. Ils sont derrière la plupart des fabriques poussant à Jouy-en-Josas, près de Paris (d'où la fameuse toile de Jouy), Bordeaux ou Nantes. 

La chose explique que l'actuelle exposition se trouve au château de Prangins. Le lieu, qui fête en 2018 ses 20 ans, constitue une antenne, une succursale ou si vous voulez un strapontin du Musée national suisse de Zurich. Il faut que la Suisse entre pour quelque chose dans ses présentations, même si l'endroit accueille, on ne sait Dieu pas trop pourquoi, chaque année le World Press Photo. L'idée d'un tissu à la fois helvétique et protestant semblait séduisante. L'institution fédérale a de plus acquis en 2016 une partie de la collection rassemblée en quarante ans par Xavier Petitcol. Ce dernier a éprouvé un coup de foudre en 1978 en voyant à Paris l'exposition des Arts décoratifs (on ne parlait pas encore de MAD à l'époque) sur les «Toiles de Nantes aux XVIIIe et XIXe siècle». Il a alors commencé à en acheter. Ce n'était pas cher. Il s'en trouvait encore dans les déballages de brocanteurs. L'homme est ensuite devenu expert textile. Son souci actuel devient de transmettre cet ensemble sans le démembrer. Il aimerait que le Musée National lui prenne le reste, mais...

Un excellent livre 

Xavier Petitcol se retrouve donc derrière l'exposition, dont le commissariat se voit assuré par Helen Bieri Thompson, à la tête du château. On le retrouve dans le gros livre d'accompagnement. Un ouvrage remarquable, et pour tout dire plus séduisant que la manifestation elle-même. Un choix sévère aurait en effet dû se voir opérer pour l'accrochage. Tant à l'étage, où le parcours commence avec la production helvétique, qu'au rez-de-chaussée, il y a trop à lire et à voir. Même si c'est dans de bonnes conditions. Restaurées, les toiles ne sont pas sous vitre. Il y a en plus autre chose que des morceaux d'étoffes imprimées de tous les sujets possibles et imaginables. L'indienne bon marché pouvait se permettre de suivre les modes littéraires, politiques ou musicales (comme les textiles habillant certaines Africaines d'aujourd'hui)! Le musée présente donc un lit ou des robes. 

La petite déception est de voir si peu de produit suisses. Vers 1780 à Genève, un moment où l'horlogerie se trouve en crise, le vingt pour-cent de la population active est dans l'indiennerie. Neuchâtel produit au même moment 160 000 pièces par an. De tout cela subsiste peu de choses avérées. Un manque de chance. Font ici défaut les bouts de pièces donnant le nom de la fabrique et le lieu de fabrication, comme pour nombre de pièces françaises réunies par Xavier Petitcol. Car il faut bien le dire, tout se ressemble un peu. Voire beaucoup. Seul Jouy-en-Josas, où Oberkampf (le seul Suisse ayant sans doute aujourd'hui à Paris sa station de métro!) utilise comme «designer» le peintre Jean-Baptiste Huet, se distingue par ses motifs. Huet se voit en plus bien étudié. Je vous ai parlé de l'hommage que lui a récemment rendu le Musée Cognacq-Jay.

La traite évoquée 

Le parcours se termine au milieu du XIXe siècle, quand passe la vogue des indiennes, remplacées par des produits industriels occidentaux. Une place se voit alors faite, afin de satisfaire le politiquement correct, à l'esclavage. Les indiennes imprimées servaient en partie à acheter en Afrique les esclaves envoyés ensuite dans les Antilles ou en Amérique. On ne pouvait guère faire abstraction de la terrible chose, bien expliquée par de petits films. Mais, politiquement correct toujours, l'explication ne va pas jusqu'au bout. Si les Occidentaux achetaient des esclaves, c'est bien parce qu'ils se trouvaient des Africains pour les leur vendre...

Pratique 

«Indiennes, Un tissu révolutionne le monde!», château de Prangins, jusqu'au 10 octobre. Tél. 022 994 88 90, site www.chateaudeprangins.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Le livre d'accompagnement, qui compte 232 pages, est édité par la Bibliothèque des arts.

Photo (24 heures): L'une des salles à l'étage avec le fameux lit couvert d'indiennes.

Prochaine chronique le jeudi 3 mai. Les expositions à voir en Suisse. Le récapitulatif.

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