Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Poutine continuera: la piste suisse

Angela Merkel n’en peut plus. A Milan, à Brisbane ou à Moscou, elle a passé avec Vladimir Poutine des heures à parler d’Ukraine. Grâce à leur commun bilinguisme, en tête à tête, la chancelière pensait pouvoir dégager avec le Russe les voies d’un apaisement dans le conflit qui déchire, aux portes de l’Europe, le Donbass. Mais Poutine, elle le dit, lui a trop menti. Alors, elle va à Minsk, encore une fois, sans grand espoir de guérir vraiment cette gangrène, et avec toujours cette même question : que veut-il ?

Que veut la Russie ? Pour trouver des réponses à cette interrogation, il vaut la peine de lire le petit essai que vient de publier le philosophe Michel Eltchaninoff, et qui porte ce titre prometteur : Dans la tête de Vladimir Poutine (Solin/Actes Sud) – une plongée dans l’inspiration intellectuelle, assez méconnue, ici, du poutinisme.

C’est un voyage plein de surprises qui conduit d’abord à Zollikon, dans le cimetière où était enseveli Ivan Alexandrovitch Ilyin. Il y a dix ans, la tombe de cet écrivain a été ouverte et ses restes ont été emmenés à Moscou, où il a été à nouveau enterré, cette fois en grande pompe orthodoxe.

Et depuis lors, Vladimir Poutine a souvent son nom à la bouche.

Ivan Ilyin était l’un de ces intellectuels critiques que Lénine, en 1922, a mis de force dans un bateau vers l’exil. Il a d’abord vécu en Allemagne, montrant de la sympathie pour la révolution conservatrice en cours, avant de se réfugier en Suisse quand les nazis voudront le mettre à leur service, d’abord à Genève, puis au bord du Lac de Zurich, jusqu’à sa mort en 1954.

Ilyin n’approuvait pas le totalitarisme hitlérien, mais il voyait d’un œil favorable les régimes ibériques de Franco et de Salazar, et un auteur russe a pu dire qu’Ivan Ilyin «constitue l’alternative russe au fascisme».

Qu’écrivait ce penseur révéré au Kremlin ? Que le communisme était destiné à s’écrouler, qu’un temps de chaos lui succéderait, avec «des tentatives séparatistes soutenues par des puissances étrangères», et que le salut de la Russie viendrait d’une «dictature démocratique» ou d’une «dictature nationale» menée par un «guide» qui «sache ce qu’il faut faire». Le rôle du guide, serait de résister aux «peuples occidentaux (qui) ne comprennent ni ne supportent l’originalité russe», et dont l’objectif est de «démembrer la Russie pour la faire passer sous contrôle occidental, la défaire et finalement la faire disparaître».

On le voit, l’obsession de l’encerclement, de l’empiètement sur les larges terres russes, et de l’humiliation imposée du dehors, vient de loin. Le grand gémissement qu’on entend aujourd’hui de Moscou à Vladivostok avait été annoncé bien avant la fin de la guerre froide.

Et cette résistance par le feu contre une menace largement fantasmée ne va pas s’évanouir à Minsk. Elle a commencé en 2008 en Géorgie, brûle dans le Donbass, couve des braises ici ou là : Marioupol et Odessa, dans cette dérive nationaliste, font partie, autant que la Crimée déjà prise, de la nostalgie russe réchauffée par la propagande.

Ivan Ilyin n’est pas le seul penseur mobilisé dans cette croisade. D’autres ne se concentrent pas sur la terre à défendre, mais veulent dresser l’unique identité russe contre la décadence occidentale qu’ils voient vautrée dans une molle uniformisation, et dans une amoralité qui ne sait plus, disent-ils, distinguer le bien du mal.

Cette projection idéologique, on le voit bien, n’est pas sans échos au dehors. Si Vladimir Poutine est le guide qu’appelait Ilyin, il l’est aussi désormais pour une (petite) partie de l’opinion dans l’Occident honni : de Marine Le Pen à Viktor Orban, d’Athènes à Londres, la voix russe porte loin. Les vagues du nouveau conservatisme xénophobe rongent le rêve lézardé de ceux qui croyait à la possibilité d’un continent ouvert, solidaire et apaisé.

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