Stephane Garelli

PROFESSEUR À L'IMD ET À L'UNIVERSITÉ DE LAUSANNE, ET DIRECTEUR DU WORLD COMPETITIVENESS CENTER

Stéphane Garelli est professeur à l'International Institute for Management Development (IMD) et professeur à l'Université de Lausanne (HEC). Ses recherches portent sur la compétitivité des nations et des entreprises sur les marchés internationaux. Il est directeur du World Competitiveness Yearbook, une étude dans le domaine de la compétitivité des nations, publiée par l'IMD. Ce rapport annuel compare la compétitivité de quarante-six nations en utilisant 250 critères.

Président du conseil d’administration du quotidien suisse Le Temps, il est aussi membre de la China Enterprise Management Association, du conseil de la Fondation Jean-Monnet pour l'Europe, de l'Académie suisse des sciences techniques, de la Royal Society for the encouragement of Arts, Manufactures and Commerce et du Conseil mexicain de la productivité et de la compétitivité (Comeproc).

Pourquoi un Etat réussit-il?

En fait, c’est un des problèmes fondamentaux de l’économie moderne. D’un côté, les Etats occidentaux sont au bord de la faillite financière – 36 000 milliards de dollars de dettes. De l’autre, les entreprises ne se portent pas si mal et nagent dans le cash: 2050 milliards de dollars aux Etats-Unis (137 milliards pour Apple…) et près de 2500 milliards de dollars en Europe.

La gestion des Etats devient le talon d’Achille des économies avancées. Les raisons sont multiples: systèmes de retraite inadaptés au vieillissement de la population, coût de la santé, administration moins efficace, mais aussi changement du système de valeurs. Aujourd’hui, l’égalité des résultats a remplacé l’égalité des chances.

Le problème est que l’on ne peut pas faire l’impasse du politique. Keynes affirmait: «Toutes les questions sont économiques et toutes les réponses sont politiques…» C’est à peine exagéré aujourd’hui.

Il demeure qu’un Etat bien géré est la condition sine qua non du succès d’une économie. En fi n de compte, l’économie est toujours l’otage du politique. Les économies dites émergentes l’ont compris et investissent beaucoup dans la formation de leurs cadres de la fonction publique. A l’IMD, nous voyons défiler ces jeunes fonctionnaires aux dents longues venus de Chine, de Singapour, de Russie, du Brésil, de Corée, etc. Mais d’Europe ou des Etats-Unis, pratiquement personne…

Tous veulent savoir pourquoi un Etat réussit. La réponse est-elle dans le management des entreprises? Partiellement, mais il y a plus. Un Etat, surtout démocratique, a un rythme de décision différent d’une entreprise.

Dans une entreprise le CEO décide et sa décision est appliquée immédiatement. Ceux qui rechignent sont éjectés du système. Dans un Etat, le «chef» ne décide pas – il convainc. Il n’y a pas de décisions mais des compromis. Ceux qui rechignent restent dans le système et le «polluent» de l’intérieur. C’est ce qui explique que souvent les CEO font de mauvais politiciens: ils ne savent pas gérer l’ambiguïté.

La faculté de coopération est importante

Pourtant le terme de compétitivité reste assimilé aux travaux de Darwin: la survie du meilleur… Dans son «autre» grand livre The Descent of Man (La filiation de l’homme), il réitère son credo: «Il doit y avoir une libre concurrence entre les hommes. Les plus capables ne doivent pas être interdits de réussir par des lois ou des coutumes…»

Mais si c’est le cas, d’où viennent ces «hautes valeurs morales» que sont la compassion, la pitié, l’assistance aux plus démunis et aux plus faibles, qui caractérisent la civilisation? Vers la fi n de sa vie, Darwin imagine la possibilité d’une compétitivité du groupe et non plus de l’individu. Un groupe extrêmement cohérent sans grand leader a plus de chance de survivre qu’un groupe entièrement asservi à un leader qui ensuite disparaît.

Cette faculté de coopération qui explique, anthropologiquement, le succès de la race humaine, est au cœur de la compétitivité des Etats. La Suisse a du succès parce que, comme groupe, elle est une démocratie «intense» basée sur une multitude d’interactions et de contrepouvoirs. Les énergies sont concentrées. En France, les individus sont plus intelligents que nous (en tout cas ils aiment le dire…) mais les énergies sont dispersées et contradictoires.

En Suisse, nous n’avons pas de leader charismatique (pardon…) parce que nous n’en avons pas besoin. La France en a parfois mais ils n’arrivent plus à mettre de l’ordre dans un système où l’individu prime sur le collectif.

En fin de compte, Darwin avait raison. Les Etats, comme les groupes, survivent à long terme quand ils ont une forte capacité interne à coopérer. Les autres disparaissent…

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