Bennaim Yves

FONDATEUR DU THINK TANK 2B4CH

Yves Bennaïm est un pionnier du web qui est actif en ligne depuis 1992. Affichant 25 ans d'expérience dans les technologies digitales, le Genevois se profile aussi comme un expert en cryptomonnaies. Il a été chef de la délégation d'experts pour la Suisse au comité ISO de standardisation des technologies blockchain et grands livres distribués. Ce geek de la première heure est encore fondateur du think tank 2B4CH pour la promotion de Bitcoin et de la technologie blockchain en Suisse. A suivre sur Twitter: @ZLOK

Pourquoi les banques suisses doivent adopter Bitcoin

Le 10 juin prochain, le peuple suisse votera sur l'initiative “Monnaie Pleine” pour décider qui des banques privées ou de la Banque Nationale doit créer le franc suisse. 

Comme ont pu l’observer le Vénézuela et le Zimbabwe entre autres, l’émission de la monnaie par l’état n’est pas la panacée, et cette votation met justement le doigt sur la même question qui a été à l’origine de la création de Bitcoin: quelle valeur peut-on donner à une monnaie si elle est créée depuis rien, et n’a pas de contrevaleur physique?

Dans le cadre de Bitcoin, la monnaie en question était le dollar US. Ça peut paraître saugrenu, pourtant il y a quelque jours Goldman Sachs a annoncé officiellement son intention de rentrer lui-aussi sur le marché de Bitcoin pour répondre à la demande de ses clients, et on peut voir se profiler à l’horizon une transformation du paysage bancaire, dans laquelle tout le monde va devoir tirer son épingle du jeu.

Dans un premier temps leurs services ne seront proposés qu’aux clients institutionnels de taille importante, et il s’agira de produits dérivés et non d’achat et de vente, mais ce n’est qu’un des premiers pions de la partie, et il faut donc regarder le jeu dans son ensemble.

Car, à l’autre bout de l’échiquier, Circle, une entreprise à l’origine de laquelle Goldman Sachs a investi en 2015, vient d’annoncer la création de leur propre jeton digital. Celui-ci sera fixé sur le cours du USD à 1-pour-1, d’où son nom “USD Coin” (USDC). Son but étant dans un premier temps d’apporter aux investisseurs une rampe d’accès aux crypto-monnaies stable et maitrisable, puis de faciliter les transactions grâce à un système nativement digital.

Les médias se sont évidemment empressés de prendre un raccourci et d’annoncer que c’est Goldman Sachs qui lance sa crypto-monnaie nommée “Circle USD Coin”.

L’idée n’est pas nouvelle, et rappelle le jeton “stable” Tether (USDT) créé il y a quelques années, et dont l’absence de réel audit de solvabilité continue d’alimenter la controverse. Circle promet donc la garantie d’une réserve de dollars US équivalente aux jetons USD Coin en circulation.

Autre différence, le USDC est quant à lui destiné à être utilisé directement, comme des dollars, aussi bien par les banques que les consommateurs. Ceci le classera dans une autre catégorie, venant gentiment talonner Ripple, qui lui-même essaie de prendre la place du système interbancaire SWIFT.

Et avec un peu d’ambition, USDC peut aller encore plus loin: si on imagine des utilisateurs de USDC “achetant” leurs jetons avec des dollars, puis dépensant ces jetons lors d’achats et de transferts, on se rend compte que c’est également l’oligopole des cartes de crédit/débit Visa et MasterCard qui est visé. Un partenariat avec Apple et Samsung pour rendre USDC natif à leurs système de paiement, et soudain Circle — et indirectement Goldman Sachs — a pris le contrôle de la version digitale du dollar US.

La suite, c’est sans doute un développement de USDC à l’international, soit avec des jetons locaux par exemple le EURC, le CHFC, etc. Ou alors, plus simplement par l’imposition graduelle d’une monnaie unique sous la forme du USDC universel, qui remplacerait complètement SWIFT et Visa/MasterCard.

Mais si on y regarde de plus près, ce USD Coin semble n’être rien d’autre qu’une sorte de carte de débit virtuelle prépayée, dont les crédits sont remplacés par des jetons digitaux pour une meilleure traçabilité de la part de l’émetteur, un peu comme les bons d’achats ou cartes cadeaux d’Amazon et iTunes. Mais à la différence que c’est contrôlé par une banque.

Finalement, la boucle sera bouclée quand Goldman Sachs et Circle proposeront l’achat et la vente de bitcoins à tous leurs clients, disponibles uniquement en échange de leur propre coin USDC. Ainsi, le flux et la traçabilité des bitcoins achetés et vendus est totalement entre leurs mains.

De plus, une fois que les dollars sont convertis en USDC, ces transactions se font de crypto à crypto, sans utiliser de monnaie nationale, ce qui ouvre la porte à des flous juridiques intéressants, et un possible bras de fer avec le régulateur, dont on peut penser que Goldman Sachs et Circle étudient en ce moment les bénéfices potentiels.

À ce sujet, gardons à l’esprit que de plus en plus de gouvernements ont exprimé leur intention potentiellement problématique de faire à terme complètement disparaître le cash, pour passer au tout digital, et rétablir un meilleur contrôle de la monnaie. Avec le USD Coin, une poignée d’entreprises états-uniennes aimeraient remplacer le cash mondial par une monnaie privée, non-nationale, unique, qu’elles contrôlent. Par la suite, on pourra aussi s’attendre à l’émission de USDC non couverts, via réserves fractionnaires, qui permettrait à Circle d’accumuler des bitcoins “gratuitement”.

Ça ressemble à de la science-fiction? Pourtant, à l’ère où Internet a modifié radicalement toutes nos habitudes, de communication, de consommation, de travail, de transport, etc., la finance et la banque sont elles aussi contraintes à se métamorphoser, et à inventer les nouveaux services liés à ces nouvelles réalités.

Cette nouvelle réalité est pourtant ancienne. Bitcoin a simplement recréé une notion de valeur digitale et dématérialisée similaire à celle de l’or: Une quantité finie, de plus en plus difficile à extraire, non-gouvernementale, contrôlée ni par une personne physique ni par une entreprise, et régulée uniquement par les lois des mathématiques. Ce qui fait son attrait c’est justement sa décentralisation et sa quantité limitée. Dans un monde où tout devient digital et la monnaie peut être créée quasiment à l’infini par des entreprises privées, il devient nécessaire de réapprendre la notion de rareté et d’unicité.

Comme une matière première finie, son cours est variable justement parce qu’il répond au marché, et qu’il n’a pas d’entité centrale qui contrôle son émission ou sa valeur. Et il est 100% digital, et extrêmement facile à transférer et stocker. Aux quatre coins du globe des investisseurs ont déjà compris les avantages exceptionnels de ces caractéristiques, et d’autres les rejoignent en nombre. Et ces investisseurs demandent justement à Goldman Sachs de pouvoir acheter des bitcoins comme valeur de réserve alternative.

Et contrairement aux autres crypto-actifs et jetons fantaisistes à la mode chez les spéculateurs, c’est bien cette décentralisation et cette rareté qui donnent sa valeur à Bitcoin, et le rendent unique et attractif auprès des plus grandes banques de la planète qui veulent se l’approprier.

Alors, compte tenu de son histoire, de sa culture, et de son savoir-faire, peut-on encore vraiment se demander en quoi la Suisse et ses banques sont directement concernées?

Commentaires ou questions, j’attends vos messages via twitter @ZLOK (https://twitter.com/zlok).

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