Mark Ditlli

RÉDACTEUR EN CHEF DE FINANZ UND WIRTSCHAFT

Mark Dittli a étudié l'économie d'entreprise à la HES de Winterthour et le journalisme à la New York University. Il rejoint le magazine économique alémanique Finanz und Wirtschaft en 2000 en tant que rédacteur à la rubrique suisse. Il devient ensuite correspondant aux Etats-Unis pendant cinq ans en charge des affaires économiques et financières. Mark est nommé rédacteur en chef du magazine en 2011.

Pourquoi l’épargne n’est pas une vertu

L’Espagne, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont longtemps vécu au-dessus de leurs moyens. Ils ont trop consommé et pas assez épargné, trop importé et pas assez exporté.

L’Allemagne et la Chine, le Japon mais aussi la Suisse sont en revanche des parangons de vertu. Ils épargnent beaucoup et consomment peu, leurs exportations sont supérieures à leurs importations.

On entend souvent ce type d’affirmation. Intuitivement, bien des gens partent de l’idée qu’il vaut la peine qu’un pays cherche à afficher un excédent de sa balance des paiements, autrement dit dans ses échanges de marchandises et de services. On estime communément qu’une épargne élevée est vertueuse.

Ce n’est hélas pas si simple et, pour une part, ça n’a pas de sens. La raison en est expliquée par l’économiste Michael Pettis, professeur à l’Université de Pékin, dans son fascinant nouvel ouvrage The Great Rebalancing. Il rappelle que l’économie mondiale peut être simplement considérée comme un bilan qui doit toujours être en équilibre. Il est possible d’en déduire quelques applications comptables indiscutables qui aident à comprendre les relations complexes entre Etats.

La plus importante de ces applications s’énonce comme suit: lorsque l’épargne intérieure est supérieure aux investissements intérieurs, le capital excédentaire doit être exporté, et vice versa. Prenons un exemple simple où le monde se composerait de deux Etats: le pays A enregistre une épargne domestique de 100 mais des investissements intérieurs de 80 seulement. Le capital d’épargne excédentaire de 20 doit, par définition, être exporté. Mais ce n’est possible que si l’autre économie, le pays B, enregistre moins d’épargne nationale que d’investissements. En conséquence, le pays B importe du pays A du capital à hauteur de 20. Cela signifie que la balance des paiements du pays A affiche un excédent de 20, tandis que celle du pays B est en déficit.

Ces dernières années, l’Allemagne, la Chine et le Japon ont été «pays A», tandis que les Etats-Unis, l’Espagne et la Grande-Bretagne étaient «pays B». Imaginer qu’un excédent de la balance des paiements et une épargne nationale élevée soient un objectif désirable pour chaque pays est inepte. En l’absence d’un bloc tout aussi important de pays prêts à investir plus qu’ils n’épargnent, ce serait impossible.

On a pu observer une impressionnante symbiose de ce type depuis le début de l’Union monétaire européenne. En Allemagne – un pays qui était, au début des années 90, le «malade» de l’Europe – la part de l’épargne nationale a grimpé, après l’introduction de l’euro, à un niveau nettement supérieur à la part des investissements intérieurs. L’Allemagne a donc dû exporter des capitaux à l’étranger. Au même moment, l’Espagne incarnait la contrepartie parfaite de l’Allemagne.

Elle investissait plus qu’elle n’épargnait et pompait le capital excédentaire allemand. La conséquence visible de cette symbiose est le niveau élevé de la dette privée et publique de l’Espagne, qui figure sous forme de créances au bilan des prêteurs allemands.

Examinons maintenant l’exigence selon laquelle l’Espagne devrait imiter la «vertu allemande»: épargner plus, consommer moins, exporter plus, importer moins. Alors elle aurait besoin par définition d’autres économies prêtes à jouer le rôle de contrepartie et à laisser leur balance des paiements tomber dans les déficits. Or il n’existe au sein de la zone euro qu’une économie assez grande pour assumer ce rôle: l’Allemagne.

Donc l’Espagne ne peut devenir plus allemande que si l’Allemagne devient plus espagnole. Une quantité d’économies, avant tout la Chine, la plupart des Etats asiatiques et l’Allemagne, ont appliqué des années durant une stratégie visant à réaliser des excédents commerciaux et à exporter du capital. Si, désormais, des Etats comme l’Espagne devaient emboîter le pas, ce ne serait faisable que si d’autres pays étaient disposés à jouer le rôle de «pays B». Aussi longtemps que la Terre ne commerce pas avec la planète Mars, on n’en prendra pas le chemin.

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