Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

Pourquoi il faut lire «Sapiens»?

Dans un monde bombardé d’informations par la multiplication des médias, on demande souvent aux journalistes de «prendre du recul » et «d’apporter du sens». Tout aussi empêtrés que quiconque dans le torrent de données, de spin et de buzz, nous tentons de le faire. Mais sur ce sujet on renverra cette fois à un conseil de lecture ou plutôt de deux lectures : «Sapiens» et sa séquelle indissociable «Homo Deus».

Dans ces deux essais, le professeur d’histoire de l’Université Hébraïque de Jérusalem, Yuval Noah Harari livre une analyse souvent séduisante, généralement provocante et toujours brillante d’abord du passé puis du futur de l’humanité au travers du prisme de l’évolution de l’espèce. Cela peut naturellement paraitre grandiloquent et c’est certainement ambitieux. Mais c’est d’abord et avant extraordinairement bien fait. Sorti en 2015 et traduit dans 40 langues, «Sapiens» est d’ailleurs un best-seller. «Homo Deus» qui vient d’être publié devrait connaitre le même destin.

«Sapiens» est une histoire de la civilisation humaine en même temps qu’une histoire naturelle de l’espèce qui la porte. On reconnait beaucoup des faits qui sont exposés – de loin pas tous – mais c’est surtout la manière des connecter qui rend le récit haletant. En substance, l’auteur explique comment  la révolution cognitive d’il y a 70 000 ans a permis à l’homo sapiens de prendre le dessus sur les autres hominidés grâce à un langage non seulement capable de transmettre l’information, de structurer des groupes sociaux essentiellement au travers de ragots mais surtout de rassembler des collectivités de milliers puis de millions d’individus en créant des entités imaginaires telles que l’état, les religions, le marché ou l’argent…

Suivent la révolution néolithique il y a 10 000 ans puis la révolution scientifique il y a 500 ans au cours de laquelle l’humanité aurait essentiellement renoncer à la quête de sens – le rôle des religions – pour celle du pouvoir (sur la nature et désormais sur notre nature). Les conséquences de cette révolution scientifique sont ensuite le moteur d’ «homo Deus», moins prédiction de l’histoire de demain qu’analyse de la convergence de deux grands courants technologiques : les biotechnologies poursuivies par les neurosciences et l’intelligence artificielle et leur support le big data, unis devant l’autel des algorithmes. 

Harari considère que le projet humaniste, essentiellement dans sa version libérale, est arrivé à ses fins : créer de la richesse,  faire reculer les maladies et apporter la paix. Entre 1500 et aujourd’hui le PIB par habitant est passé de 550 dollars à 8800 en moyenne et l’espérance de vie a doublé en un siècle. Si dans la dernière décennie les guerres tuent encore de l’ordre de 300 000 personnes par an c’est deux fois moins que les crimes violents, trois fois moins que les suicides et cinq fois moins que les accidents de la route. Ce n’est pas la fin de l’histoire pour autant.

Harari considère que la science qui a permis ce triomphe de l’humanisme porte en elle désormais les germes de sa destruction. Pour lui, les découvertes de la biologie et en particulier celles sur le cerveau mine l’idée centrale de l’humanisme que le comportement humain est déterminée par le libre arbitre. Gènes, hormones et autres synapses sont les vrais acteurs. «L’argent, le statut social, la chirurgie esthétique ou une position de pouvoir n’apportent pas le bonheur », écrit-il. « Le bonheur durable ne procède que de la sérotonine, de la dopamine et de l’ocytocine.»

 

Dans la foulée, il constate que « les tabous sur les liens entre humanisme et évolution sont en train de tomber.  Il n’est plus question d’éliminer des races inférieures mais bel et bien d’utiliser nos technologies pour créer des surhommes.» Cet homme dieu qu’Harari annonce être le principal projet du XXIème siècle serait aussi le produit d’un découplage entre la conscience et l’intelligence. Harari ne pense pas une seconde que nous allons construire des machines éprouvant des sentiments ou des émotions. Mais il constate que l’intelligence artificielle des ordinateurs et surtout leurs gigantesques récoltes de données leur donnent déjà une capacité à comprendre et prédire nos comportements supérieure à la nôtre. C’est l’idée que Google sait avant nous-même ce que nous voulons.

Ce qui inquiète Yuval Noah Harari dans ce futur qui s’esquisse c’est une explosion des inégalités. D’une part une classe de seigneurs de la technologie en viendrait à mettre à son service les progrès de la biologie pour augmenter ses capacités cognitives (la «Superintelligence » de Nick Bostrom) et leur durée de vie (le projet transhumaniste). De l’autre côté, on trouverait une classe de consommateurs sans autre objet que d’alimenter en données les ordinateurs. La fin d’homo sapiens à défaut de celle de l’humanité

Même s’il se garde de prédictions péremptoires il y a bien quelque chose d’apocalyptique dans l’analyse de Yuval Noah Harari. Cela en fait peut-être un bon candidat pour devenir une bible de notre temps. C’est surtout une formidable matrice d’analyse, typiquement humaine dans sa forme narrative, pour mettre en perspective cette accélération des technologies qui donne le tournis.

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