Colin Xavier

JOURNALISTE

Xavier Colin est journaliste, chercheur associé au GCSP, le centre de politique de sécurité de Genève, fondateur de GEOPOLITIS et ambassadeur de Terre des hommes.

Pour la guerre ou la paix: il faut du blé

C’est une arme. Une arme stratégique, massive, déterminante. Vous êtes sur le sentier de la guerre: il vous faut du blé pour alimenter votre cause. Vous prenez le chemin de la paix: le blé est un ingrédient essentiel pour réussir.

La guerre? Examinez – c’est l’actualité – le cas du pseudo-Etat islamique en Syrie et en Irak: il apparaît que c’est, entre autres ressources, grâce au blé que Daech a pu s’implanter et se maintenir. Comme quoi le pétrole n’est pas la seule source de pouvoir financier. 

Il n’aura échappé à aucun expert que la présence militaire de cet Etat proclamé se calque géographiquement et fort judicieusement sur les terres des greniers à céréales de la région. Un chercheur français de l’Institut des relations internationales et stratégiques a étudié la chronologie de la prise de pouvoir de Daech: il en ressort que dès le début de leur offensive, les djihadistes ont eu pour instruction de prendre le contrôle des silos à grain.

D’après ce chercheur, ce capital céréalier, pour la seule partie irakienne, représente plus d’un tiers de la production de blé du pays! En Syrie, ce serait 30% de la production de blé qui serait désormais aux mains des partisans du calife Abou Bakr al Baghadi. Revenu annuel estimé pour Daech: l’équivalent de quelque 200 millions de dollars. 

Ce n’est pas là le seul bénéfice que le blé procure aux dirigeants terroristes: de facto, le blé est le moyen le plus sûr de recueillir, sinon l’adhésion, du moins la reconnaissance des populations locales. Dans certaines zones «libérées», Daech s’est empressé de distribuer gratuitement du pain. Et comme par hasard, lors des offensives djihadistes, ce sont bien souvent les boulangeries locales, avant même les dépôts d’armes, qui sont prises d’assaut et prioritairement maintenues en service!  

Dans cette région du monde, le blé est ainsi devenu un levier financier de premier ordre pour continuer la guerre.Toutefois, cette arme pourrait se retourner à terme contre ceux-là même qui ont su fort habilement confisquer les céréales à leur profit. En effet, en raison des combats ou à la suite des bombardements effectués par l’ennemi, ce sont aussi des cultures qui sont détruites, à grande échelle. En somme, c’est l’autonomie de Daech en matière de production et de revente de blé qui risquerait d’être mise à mal, au cas où la guerre devrait continuer. En attendant – simple hypothèse – la paix!

«Toute la politique part d’un grain de blé»

La paix? Pourquoi pas? Dans la mesure où, ailleurs dans le monde, c’est aussi grâce au blé que les peuples, en dépit de leurs divergences d’opinions, peuvent se rapprocher, ne serait-ce qu’en commerçant entre eux. Car nécessité fait loi: faut-il rappeler ici que le blé est la base de l’alimentation pour trois milliards de Terriens!

Hélas, le monde est ainsi fait que ceux des citoyens de la planète qui consomment le plus de blé sont le plus souvent incapables de le produire chez eux en quantité suffisante. Par exemple, du Maroc à l’Egypte, on consomme là-bas 100 kg de blé par habitant et par an, c’est-à-dire trois fois plus que dans le reste du monde.

Des raisons de ce déséquilibre: la nature des sols, les caprices du climat, le manque d’eau et la croissance démographique, autant de paramètres qui plongent ces pays d’Afrique du Nord dans ce que les spécialistes appellent une «hyperdépendance céréalière».  Un manque que viennent combler les cinq pays ou régions qui, à eux seuls, produisent plus de la moitié du blé mondial, à savoir l’Inde, la Chine, la Russie, les Etats-Unis et l’Union européenne.

Et c’est ainsi que, pacifiquement, commercialement et très efficacement, les divers habitants d’une même planète échangent leurs biens naturels. Grâce au blé. 

La paix ou la guerre? Mirabeau, en subtil médiateur lors d’une attaque par le peuple des magasins à blé de Marseille en 1789, l’avait compris en formulant ainsi sa pensée: «Toute la politique part d’un grain de blé!»

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