Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PORTRAIT/Le "Prix BP", cette spécificité anglaise

L'Angleterre est une île. Je ne vous apprends rien. Son insularité va cependant loin. Rien de ce que font les Britanniques ne ressemble à la production des autres gens, en dépit de trois quarts de siècle d'américanisation. Ainsi en va-t-il des beaux-arts. Leur histoire est parallèle à celle de l'Europe continentale. Or je suppose que vous vous vous souvenez de la règle géométrique. Deux parallèles ne se rejoignent jamais. 

Toutes les années, depuis 1990, des peintres peuvent ainsi participer au "BP Portrait Award". Un prix subventionné par British Petroleum. Il s'agit pour les candidats de présenter un tableau récent. Celui-ci doit montrer un être humain (je n'ai jamais vu de chien ou de chat, même si les Anglais les affectionnent). Il s'agit d'une peinture figurative. La chose n'empêche pas les divergences de style. Les oeuvres vont d'un hyperréalisme photographique à l'expressionnisme le plus marqué.

Nombre record de participants 

Au fil du temps, les règles du jeu se sont modifiées. Au départ, comme pour tous les prix, il existait une limite d'âge. Certains refoulés ont parlé de discrimination, ce qui ne pardonne pas dans un pays politiquement correct. Ils ont aussi argué que des artistes se lancent parfois âgés. Un jeune retraité s'est ainsi fait remarquer depuis l'élargissement des normes. Les candidats peuvent aussi venir de l'étranger, ce qui ne me semble pas avoir été possible au départ. D'où une avalanche d'envois. En 2014, ce ne sont pas moins de 2377 "entrées" qui ont été constatées, en provenance de 71 pays, alors qu'il y en avait 2969 en 2013. Ce nombre n'inclut pas les adolescents de "Next Generation", qui ont entre 14 et 19 ans. 

Les cinq jurés, dont fait partie d'office Sandy Nairne, directrice de la National Portrait Gallery, où a lieu la présentation, ont donc un travail fou. Il leur faut éliminer, et encore éliminer. Dans la salle du musée, toute en longueur, où le public se verra admis gratuitement, il n'y a que 55 places. On n'a pas songé à un élargissement, alors qu'il semble aisément possible. Les pièces adjacentes pourraient se voir vidées. Peut-être 55 passe-t-il pour le bon nombre? Celui qui évite la saturation du regard. Et puis, il s'agit déjà d'une récompense. Il y a 55 élus sur les 2377 personnes se sentant appelées.

Un lauréat allemand 

A la fin, il ne subsiste que trois candidats pour le prix. Tous masculins cette année. Le premier part avec 30.000 livres et une commande (payée 5000 livres) de portrait, laissée à la discrétion de la National Portrait Gallery. Les mérites respectifs du trio se voient débattus dans la presse pour cette récompense populaire, et donc médiatisée. Bien avant le 24 juin, jour du résultat, les journalistes avaient plébiscité Thomas Ganter, qui a effectivement décroché la timbale avec "Man with a Plaid Blankett", une toile assez impressionnante. 

Allemand de Francfort, âgé de 40 ans, Ganter a reçu l'illumination après une visite au Städel Museum de sa ville, qui abrite de beaux primitifs. En voyant dans la rue un SDF prénommé Karel, il a décidé de lui conférer la dignité d'un saint médiéval. Verticalité, frontalité, symétrie, fond or, l'inspiration reste nette, mais il ne s'agit pas d'une imitation. L'auteur donne une effigie moderne se voulant un commentaire social. "Un portrait peint doit en dire beaucoup plus qu'une simple photographie." Ses deux dauphins, David Jon Kassan et Richard Twose, ont respectivement décrit leur mère et une vieille dame devenue vendeuse dans un magasin de mode. Nombreux sont  les participants à faire poser l'un de leur parents ou de leurs enfants.

Beaucoup d'autodidactes 

D'une manière générale, la cuvée est jugée bonne. Elle apparaît en tout cas très diverse. Peut-être faut-il voir là les formations, ou plutôt leur absence. Beaucoup de candidats se déclarent autodidactes. Cela vaut sans doute mieux, au moment où les écoles (voir l'ECAL à Lausanne ou la HEAD à Genève) deviennent si normative. On constate en plus un recours fréquent aux techniques anciennes. L'acrylique a quasi disparu au profit de l'huile, voire de la tempéra du Moyen Age. Le support revient parfois au bois. 

Le résultat peut se révéler contemporain ou délibérément renvoyer aux modèles muséaux. L'image d'entrée sur le site montre ainsi le portrait en pied d'un jeune homme, avec un long pardessus noir et un chien blanc. C'est la proposition de la plus jeune des participantes, Isabella Watting, qui n'a pas 30 ans. J'ai cru au départ, vu que nous sommes à la National Portrait Gallery, qu'il s'agissait d'une toile de Whistler ou de Sargent datant des années 1890. Eh bien non! Et après tout pourquoi pas?

Pratique

"BP Portrait Award 2014", National Portrait Gallery, St Martin's Place, Londres, jusqu'au 21 septembre. Tél. 004420 730 06 00 55, site www.npg.org.uk Ouvert tous les jours du 10h à 18h, jusqu'à 21h le jeudi et le vendredi. Photo (NPG): "Man with a Plaid Blanket" de Thomas Ganter. Gros plan sur la tête. Imaginez un portrait tout en hauteur. 

P.S. Je viens de me rendre compte que j'ai dit des choses assez semblables pour l'édition 2013. Mais si j'avais oublié, je pense que vous avez fait de même.

Prochaine chronique le samedi 23 août. Bienne revient à la photographie. Panorama sur un mini Arles suisse.

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