Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PORTRAIT/Anne Martin-Fugier et l'art français actuel

Je vous ai beaucoup parlé de ces ouvrages. Paru ce printemps chez Actes Sud, "Artistes" a succédé à "Collectionneurs" (2012) et à "Galeristes" (2010). Anne Martin-Fugier a terminé sa trilogie sur l'art contemporain français. On aimerait bien la voir passer à la tétralogie, comme Wagner. Mais les "institutionnels", qui auraient des choses à dire dans ces livres d'entretiens (dont toutes les questions se sont vues gommées afin de donner l'impression d'un récit écrit à la première personne), ont peur de tout. Le monde des musées reste bien celui du silence. 

Il fallait maintenant donner la parole à l'auteur. Je l'ai donc rencontrée dans un de ces nids à rats qui servent de bureaux au petit monde d'Actes Sud, à Paris. La femme est enjouée, drôle, bavarde et bien informée. Ses trois bouquins ne sont pas ceux d'une journaliste découvrant un univers qui n'est en fait pas le sien. Le lecteur sent qu'il a affaire à un passionnée sachant en même temps garder un regard lucide et distant. Anne Martin Fugier n'est pas historienne pour rien avec, comme base, l'étude de la société au XIXe siècle. 

On sent dans votre livre la longue fréquentation du monde de l'art parisien.
Peut-être. Mais je suis Savoyarde. Je me sens du coup à moitié Suisse. J'ai grandi à la montagne, loin de tout. L'art ne dépassait pas chez nous les pages roses du Petit Larousse. Je suis entrée pour la première fois dans un musée à 20 ans. Depuis, je ne cesse de faire du rattrapage. Devoir rattraper attise en moi le désir de connaître. Je suis poussée par la curiosité. Beaucoup de collectionneurs se trouvent dans le même cas. Vous voyez que je ne suis pas les théories de Bourdieu sur l'influence déterminante de l'origine sociale. 

Quelle est votre formation?
Je suis agrégée de Lettres classiques. J'ai enseigné dans le secondaire. J'ai fait une thèse dans les années 70, mais en Histoire. La pluralité des intérêts était alors à la mode. Mon sujet portait sur la place des bonnes dans le monde bourgeois au XIXe siècle. Cela m'a amenée à parler de la bourgeoise elle-même et de son contraire, la bohème. J'ai publié plusieurs livres. Bernard Pivot m'a invitée dans son émission littéraire à la TV. Il m'a tout de suite demandé: "Et vous, êtes-vous une bourgeoise?" Je lui ai répondu: "Oui, comme tout le monde." Personne ne s'acceptait comme tel à l'époque. J'ai été si critiquée que j'ai fini par publier une réponse dans "Le Monde". 

Vous continuiez alors à enseigner.
Oui. Toujours au même endroit. J'aurais voulu accéder à un poste universitaire. C'était impossible en France. Ma thèse ne correspondait pas à ma formation en Lettres. Il m'a fallu quinze ans pour accéder à une chaire aux Hautes Etudes, plus tolérantes. J'utilisais mes vacances pour écrire. Le samedi, j'accomplissais le tour des galeries afin de découvrir la création contemporaine. Le dimanche, j'allais au Louvre. Puis au Musée d'Orsay, qui a ouvert ses portes en 1986. 

Pourquoi cette plongée dans la culture classique?
Parce ce que je ne possédais aucune base. Il me fallait remonter dans le temps. Et puis, vous savez, dans les années 70, il n'existait finalement qu'une poignée de galeries d'art moderne à Paris. Elles intéressaient un tout petit monde. La situation a changé assez vite la décennie suivante. La véritable explosion n'a cependant eu lieu qu'après 2000. C'est le moment où j'ai cessé de toujours croiser les mêmes têtes. 

De quelle manière les gens du contemporain ont-ils réagi à ce boom?
De deux manières. Il y a eu ceux qui ont éprouvé de la tristesse. L'entre-nous était terminé. Des intrus entraient dans la place. L'autre sentiment, le mien je dois dire, était une soulageante impression de progression. Je trouvais bon que des gens toujours plus nombreux consacrent une part de leur temps, et de leur argent, à des créations nouvelles et souvent expérimentales. L'art actuel a besoin d'une démocratisation. 

Le contemporain français passe pourtant pour rester à la traîne...
Je sais. Cela participe de l'idée d'une France déclinante. Cela dit, il vrai que nos artistes se vendent mal, et moins cher que les autres. Il faut dire que les institutions, supposées les mettre en valeur, les soutiennent peu. Regardez leur programmation. Il n'y en a que pour les stars américaines, allemandes, chinoises... ou suisses. C'était jadis la force de notre pays que de savoir accueillir les étranger. Aujourd'hui, c'est devenu notre faiblesse. Et ce d'autant plus que les autres pays veillent au grain. En Allemagne, les Allemands passent d'abord. En Grande-Bretagne, on aime les vedettes nationales. Les artistes anglais atteignent du coup des prix fous. Les tarifs de leurs confrères français demeurent minuscules à côté. 

D'autres raisons de désespérer?
Je ne désespère pas. Je constate. Oui, je vois un troisième motif. En France, après Mai 68, la peinture s'est vue déconsidérée, alors que cela reste tout de même ce qui se vend le mieux. Il n'y en a eu, chez nous, que pour les installations et la vidéo, qui touchent peu d'amateurs. Essayez de proposer aux collectionneurs du conceptuel! Les écoles ont renoncé par pure idéologie à enseigner les bases. Certains professeurs interdisaient même à leurs élèves de peindre. Il s'agit aujourd'hui de se relever de plusieurs décennies de post-Duchamp. 

Tout cela alors que Warhol, puis Gerhard Richter monopolisaient les attentions...
Absolument. Il subsiste une grande frustration des peintres contemporains français. Les lieux d'exposition les jugent dépassés. Les fonds d'acquisition, pourtant nombreux en France, les délaissent. Un prix annuel, comme celui institué par les Guerlain, va souvent à des étrangers. La seule chance des Français est de se voir reconnus ailleurs, puis de revenir par effet de boomerang. Est-il normal de devoir passer par Berlin pour se voir accepté, chez soi, à Paris? 

Que pensez-vous des institutions publiques?
Il s'agit d'un milieu sclérosé. Voilà la raison pour laquelle je ne leur consacrerai jamais un quatrième livre. Tout y tient de la carrière personnelle, à développer au détriment de celle des autres. D'où des climats épouvantables et, souvent, une totale absence de curiosité. Je cite dans mon livre un artiste qui a eu une belle exposition à Grenoble. Eh bien, aucun conservateur de Beaubourg, qui en compte pourtant beaucoup, n'a jugé bon de fait le voyage! Etonnez-vous, après, si le Centre Pompidou montre peu de Français. Il y a bien là le Prix Duchamp, une fois par an. Mais je vous rappelle qu'il s'agit d'une initiative privée. Gilles Fuchs, un homme extraordinaire à passé 80 ans, a pensé à juste titre que la France devait se doter de l'équivalent du Turner Prize anglais. Un concours dont le retentissement est considérable outre Manche. 

Et les foires, comme la FIAC au Grand Palais par exemple?
Le phénomène n'existait pas dans les années 1970. Il y avait Bâle. Point final. Aujourd'hui, les marchand y participent moins par plaisir que pour montrer des artistes se cherchant une vitrine internationale. C'est un système coûteux. Fatigant. Parfois illusoire. Les foires attirent toujours davantage de public. Elles trouvent des acheteurs, mais au coup par coup. Beaucoup de vrais collectionneurs ont fini par se lasser. Ils préfèrent, comme excursion, un voyage annuel aux Etats-Unis. Il leur permet de combiner des musées, des galeries et un grand salon. Ces amateurs pensent qu'il faut un environnement culturel. L'effet de synergie joue beaucoup pour eux. 

Existe-t-il, au fait, beaucoup de collectionneurs d'art contemporain en France? Vous ne donnez la parole qu'à une quinzaine d'entre eux.
J'ai voulu une représentation par genre et par génération. Je n'ai pris personne de très jeune. A 25 ans, on débute. Or il fallait raconter son parcours. Pour répondre à votre question, je dirais qu'on trouve proportionnellement moins d'acheteurs en France qu'en Suisse, ou en Belgique. Mais attention! Il existe aussi beaucoup de petit collectionneurs, dont nul ne parle jamais. Ce sont des gens préférant un tableau par an à un objet de consommation un peu coûteux. Le contraire des investisseurs. Ceux-ci prennent de hauts risques, sans toujours en être conscients, avec l'art contemporain. 

Des gens discrets, ces petits collectionneurs.
Mais il faut rester discret,en France, avec le fisc! Les amoureux du contemporain ne développent pas pour autant le goût bourgeois du secret. Ils ne cherchent pas à décorer leur appartement. Ce qui me frappe au contraire chez eux, c'est le côté intrépide. Ces hommes et ces femmes se sentent propulsés vers l'avenir. Ils vivent une expérience intellectuelle les amenant à s'interroger. A rencontrer des créateurs. A tirer périodiquement des bilans, qui amèneront peut-être des changements de cap. Suzanne Pagé, qui a tant marqué le paysage français en dirigeant le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris, a avoué un jour ne pas être collectionneuse. Mais avec des regrets. Elle estime avoir manqué une aventure essentielle à la connaissance de l'art d'aujourd'hui. Dépenser, c'est s'engager! 

Tout le monde aime-t-il, au fait, connaître les artistes dont ils possèdent une production?
Non. Certains préfèrent en rester aux oeuvres. La même chose vaut dans l'autre sens. Il se trouve des peintres refusant à rencontrer leurs amateurs. Le contact personnel les dérange. 

On parle toujours de Paris. Qu'a apporté, la décentralisation voulue depuis les années 1980?
Beaucoup. Il n'y avait rien en province, comme contemporain. Certains villes y restaient même hostiles. Le système des FRAC (fonds régionaux), institué par Jack Lang, a ouvert les yeux de bien des gens. L'Etat cautionnait désormais ce qui se faisait d'extrémiste. On pouvait du coup montrer ça aux enfants des écoles. Et puis, il y a eu d'importantes initiatives locales. Relativement tôt, les Entrepôts Lainé, a Bordeaux, ont accueilli le CAPC. Il y a eu depuis la transformation des anciens abattoirs de Toulouse. Le Magasin de Grenoble. Le Consortium de Dijon. Lyon a créé son Musée d'art contemporain. Je dois dire que la Biennale lancée à Lyon en 1991, a beaucoup fait. A juste titre, d'ailleurs. J'y ai toujours vu des choses intéressantes. 

La chose amène du public.
Pas seulement cela! Je crois que l'art contemporain crée une sociabilité nouvelle. Des gens font partie d'associations ou d'amis de musée. Ils circulent. Ils visitent, avec une envie de partager. Des municipalités inattendues voient du coup une occasion à ne pas laisser passer. Même Romans bouge. J'ai vu un dépliant. 

Y retrouve-t-on le verbiage qui caractérise aujourd'hui l'art contemporain en France?
Non, mais je dois dire que le langage utilisé reste souvent terrifiant. Pire que ça. Il se veut décourageant. Culpabilisant. Intimidant. Une collectionneuse interrogée avoue d'ailleurs ne regarder que les images dans "Art Press". Ceci dit, elle a raison. L'important demeure de voir beaucoup de choses. C'est ce que j'ai toujours fait. 

Etes-vous au fait collectionneuse?
Un peu. Autrement, je n'aurais pas réalisé ces trois livres. 

Quel est finalement leur but?
De laisser des témoignages écrits. L'historienne pointe ici le bout de l'oreille. J'ai écouté les gens choisis. Je les transcrits tels qu'ils se montraient. Et je leur ai interdit toute relecture avant parution. Les interlocuteurs, en se remaniant, auraient perdu de leur spontanéité et de leur naturel.

Pratique

"Galeristes", 304 pages, "Collectionneurs", 304 pages, et "Artistes", 320 pages, d'Anne Martin-Fugier ont paru aux Editions Actes Sud. Photo (DR): Anne Martin-Fugier. La dame parle dans ses trois livres d'un monde qu'elle fréquente depuis des décennies.

Prochaine chronique le mercredi 20 août. Le Victoria & Albert Museum de Londres propose une histoire de la robe de mariée depuis 1770. Camilla, duchesse de Cornouailles, et Dita von Teese font partie des prêteuses.

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