Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

POLITIQUE/Les musées parisiens ne devraient-ils pas donner à la province?

Crédits: RMN/Musée du Louvre, Paris 2018

C'est un sujet que j'aborde par petites touches. Une allusion par-ci. Une autre par-là. Sur le plan des musées, la France demeure une grosse tête sans corps. Ou alors une capitale entourée de banlieues allant jusqu'à la mer. Le principal des collections modernes et contemporaines reste à Paris. Il y a bien les FRAC, une par région, mais celles-ci ne disposent en général pas de lieu d'exposition. Elles se retrouvent donc à entasser un peu dans le vide, sans but précis, ce qui en fait socialement moins que des écureuils cachant leur nourriture pour l'hiver. 

Or voici qu'en ouvrant le numéro de juillet-août de «Connaissance des Arts», je me découvre un écho parfait. Sous le titre de «Des miettes pour la province», l'éditorial du rédacteur en chef Guy Boyer propose une large redistribution des œuvres. Une péréquation qui ne serait pas financière. Son texte part bien sûr de l'opération «La culture près de chez vous», décidée par le ministère coiffé par Françoise Nysssen. Celle-ci entend (car la France adore les grands mots) «combattre la ségrégation culturelle». Olivia Voisin, d'Orléans, et Sylvain Amic, de Rouen (des gens dont je vous ai déjà parlé) ont établi une liste de «trésors» pouvant voyager. Il y en a 451. Il se trouve là absolument de tout. Goya et Delacroix voisinent (comme Olivia Voisin!) avec la ceinture de bananes de Josephine Baker. Il s'agit de prêts possibles pour une durée d'environ un an. Les récipiendaires seront de petites institutions, situées si possible dans des régions enclavées.

Voir enfin large 

«Tout ceci est petit joueur», dit Guy Boyer. Il a raison. Il est scandaleux de voir combien les grandes institutions de la capitale enflent, alors que celles des villes moyennes végètent. «Vous ne pouvez pas savoir avec quel mépris nous sommes traités par les directeurs du Louvre ou d'Orsay», m'a un jour avoué le conservateur de deux musées d'une cité un peu reculée. Pour emprunter en cas de besoin, les Parisiens se révèlent évidemment très forts. Mais prêter devient une autre affaire. Il y a toujours la condition de sécurité ou d'argent non réglée... pour autant que les mastodontes muséaux répondent. Dominé par les grandes écoles, l'univers français demeure fortement hiérarchisé. La capitale en haut. Lyon, Montpellier ou Marseille en dessous. Vienne ou Le Mans tout en bas. Malheur sur le plan personnel à qui ne parvient pas à vite terminer son «cursus honorum» à Paris! 

L'opération actuelle, vue comme «un signe trop peu voyant» par Guy Boyer, consiste donc en prêts temporaires. Une nette régression par rapport au XIXe siècle. Napoléon Ier, Napoléon III ou la IIIe République accordaient, je le rappelle, des dépôts permanents,dont nombre ont fini par un transfert de propriété au début du XXIe siècle. Le paradoxe veut donc que la peinture ancienne soit bien mieux représentée en régions que la moderne ou la contemporaine Complétés par des achats récemment permis par le FRAM (Fonds régional d'acquisition des musées), les «envois» anciens ont par exemple offert Rubens, Philippe de Champaigne ou Véronèse à Grenoble. Il y avait alors un vrai partage. Celui-ci s'est peu à peu perdu au XXe siècle.

Quid des dations d'artistes? 

On ne peut pourtant pas dire que l'enrichissement du patrimoine national se soit ensuite tari. Bien au contraire! Il suffit d'évoquer la dation, pratiquée depuis 1972. Des héritiers paient leurs droits de succession en œuvres. Il peut s'agir de descendants d'artistes. Pensez à ceux de Picasso, mort en 1973. On aurait pu espérer mieux qu'un saupoudrage. Bien sûr, ici aussi, il y a eu des miettes. Mais peu. Beaubourg, qui achète et reçoit par ailleurs beaucoup, a ainsi pu multiplier par six ou par sept le nombre d’œuvres de son fonds depuis son ouverture en 1977. Il détiendrait aujourd'hui 100 000 œuvres, alors que le musée abrité par le Centre Pompidou reste finalement assez petit. L'institution prête certes beaucoup (quarante expositions hors les murs en 2017), mais ne devrait-elle pas aussi et surtout donner?

Guy Boyer propose ainsi d'envoyer «le tiers ou même la moitié des 2500 œuvres liées à Wassili Kandinsky à Nantes» ou de mettre les Chaissac des réserves aux Sables-d'Olonne (1). La chose s'expliquerait d'autant mieux que si le Russe (Kandinsky donc) reste chouchouté par Beaubourg, il n'y a jamais eu un seul Chaissac à ma connaissance sur ses murs. Il n'y a ici de place que pour les stars. Gaston Chaissac n'en est pas une. Après dations, Jean-Michel Atlan ou Eugène Leroy ont bien sûr eu droit pendant quelques mois à une salle. Puis ils ont disparu comme les marionnettes de la chanson. Alors pourquoi ne pas transférer ces importants peintres français ailleurs? Ils ne seraient peut-être plus dans une métropole, mais le peu de visiteurs de certaines institutions régionales aurait au moins la possibilité de les voir. Comme le suggère l'éditorialiste, on pourrait même créer des fonds de référence pour certains mouvements comme le méridional Supports/Surface, «éternel oublié des institutions».

Audace et persévérance requises 

Evidemment, pour cela, il faudrait de l'audace, de la poigne (car il y aura des réticences) et une capacité de voir à long terme. Tout ce qui manque précisément à la politique culturelle française, où les bricolages sans lendemain se voient toujours couverts par de grands mots ronflants et creux (2). Beaucoup d'ambition serait nécessaire. Et d'endurance en plus. Ce n'est pas en deux jours qu'on va aplanir les inégalités (un mot pourtant très à la mode) entre les grands centres urbains et les petites villes, dont certaines souffrent par ailleurs d'une hémorragie économique, voire démographique. Il conviendrait surtout de modifier les esprits. Pourquoi les collectionneurs au fait choisissent-ils presque tous Paris, alors qu'ils savent pertinemment que leurs petits trésors vont finir en caves?

(1) Je dirais la même chose pour Raoul Dufy, Alberto Magnelli ou Frantisek Kupka.
(2) L'actuelle opération décidée par Françoise Nyssen ressort à mon avis de la charité faite par la bonne dame du château.

Photo (RMN): "La dame à l'éventail" de Goya. Fragment. Elle ira un an à Castres, qui conserve un superbe fonds espagnol dont fait partie "La junte des Philippines" du même Goya.

Prochaine chronique le jeudi 26 juillet. Photo à Arles.

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