Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

POLAR/La Genève 1814 de Corinne Jaquet

J'ai dit, il y a quelques jours, que l'exposition du Musée international de la Réforme (MIR) sur les "Premières genevoiseries" constituait la seule manifestation historique sur le bicentenaire du rattachement de Genève à la Confédération. Comme tout ce qui est vrai, c'est aussi un peu faux. Corinne Jaquet a sorti "L'ombre de l'Aigle". Un polar, certes. Mais un polar où l'histoire régionale joue un rôle essentiel. Un journal intime miraculeusement découvert tient ici un rôle essentiel. Moins important cependant que la carte enfin retrouvée des souterrains sous les anciennes fortifications. Sept kilomètres de boyaux, dont beaucoup restent inconnus. L'auteure en profite pour y situer un trésor caché en 1814, en attendant des temps meilleurs. 

Corinne Jaquet, j'en étais resté à "Aussi noire que d'encre". L'action de ce roman policier tournait autour de la Course de l'Escalade. J'avoue que j'étais moins séduit qu'ici.
Il existe une liberté du lecteur d'aimer, ou non. Je ne prétends plaire à tout le monde. Je ne prétends rien, d'ailleurs. J'écris ce qui me fait plaisir. 

Vous vous attaquez, avec "L'ombre de l'Aigle" à un sujet où l'Histoire sert de toile de fond.
Quand on a commencé à parler de la Restauration, en disant qu'on allait la commémorer, j'ai réalisé que je n'en savais rien. J'ai cherché des bouquins. J'ai pris des notes. Je me suis plongée dans la fin de l'ère française en 1813, et ce qui a suivi. Avec passion. Il y avait des combats aux portes de la Ville. Le pont de Sierne, pas loin de l'endroit où je vis, était incendié par les Autrichiens. Cela canonnait de partout. Et pendant ce temps, des citoyens tenaient un journal intime, pour fixer les événements de la journée. J'en ai retrouvé plusieurs, grâce au travail de numérisation que poursuit la Bibliothèque de Genève. Il ne me restait qu'à en inventer un de plus, que j'ai attribué à une certaine Wilhelmine Sillem. Une femme qui a du reste existé. 

Vous avez donc commencé par l'évocation qui vient un peu dans le polar comme une tranche de jambon dans un sandwich.
Si vous voulez. Mais il y a eu le déclencheur. Un tout petit article. Il y était question de souterrains inconnus. Le but de l'historien Matthieu de la Corbière était de rendre les particuliers attentifs aux portes murées et aux espaces de rangement en sous-sol. C'était éventuellement la trace de ce réseau, dont le plan avait été pris par Napoléon et qui avait disparu. Inutile de dire que l'idée m'a titillée. C'était un point de vue génial pour un polar. Un polar qui renvoyait à 1814. J'avais le lien. 

Vos livres comportent très souvent des retours en arrière.
C'est vrai. Je n'avais pourtant jamais créé de personnages vivant dans des époques éloignées. Il ne me restait plus qu'à matérialiser ensuite ceux situés dans le présent, en ajoutant quelques épisodes à suspense. Des trafics dans les sous-sol du Musée d'art et d'histoire. Un cadavre qui n'est pas le bon. Cela dit, je n'en suis pas tout de suite arrivée là. Ma première version restait plus historique. Elle manquait de tension. Il m'a fallu resserrer. Enlever le côté fleur bleue que je ne peux m'empêcher d'inclure au départ, et qui me semble ridicule ensuite. Mon éditeur Ivan Slatkine m'y a aisée de ses conseils. Et puis, en juin, j'ai décidé que le livre était fini. Il fallait bien le sortir en 2014! 

C'est un roman très romanesque, avec plein de coups de théâtre à la limite de la vraisemblance.
Je ne l'aurais sans doute pas osé il y a vingt ans. J'aurais eu peur. Mais crotte! Après tout, j'invente à partir de faits réels. 

Les gens décrits, historiens, archéologues, grands bourgeois semblent appartenir à un univers très genevois au bord de la disparition.
Un peu. Ils font partie d'un monde hors du monde. Quelque chose de refermé sur lui-même. On est loin de la Genève cosmopolite. Je montre des personnages qu'on n'imagine qu'avec des ancêtres, des terres, une maison à la campagne. J'ai ainsi donné des descendants aux Galiffe, une famille d'historiens aujourd'hui éteinte. Comme les Sillem, du reste. 

Il est aussi question, au début, de la pétition qui a effectivement circulé pour rendre sa place à l'histoire suisse et genevoise.
J'ai appris son existence aux Journées napoléoniennes, qui se tenaient à Morges. Cela m'a semblé davantage qu'une coïncidence. J'étais confortée dans un sentiment. Quand mon fils était au Collège, je pensais qu'il fallait raconter aux élèves le passé local. C'est bien joli d'enseigner la Révolution française, mais elle a tout de même eu des incidences chez nous. Genève s'est retrouvée française en 1798. Or qui le sait dans la population, je vous le demande! 

Encore faut-il bien le raconter.
Mais c'est intéressant, l'histoire genevoise! Il suffit de la rendre vivante. Et puis sa connaissance importe! Pour comprendre le présent, une idée du passé s'impose. Voter, quand on a 18 ans, exige un certain "background". Il faut pouvoir comparer l'avant, le présent et ce qui est proposé pour l'avenir. On ne construit pas sur une table rase. Les références historiques rendent plus responsable. 

Les personnages du livre, qui regardent beaucoup en arrière, vivent cependant dans une bulle.
Sans doute. Cela vient aussi du fait qu'ils se retrouvent dans une de mes histoires et que j'ai toujours tendance, depuis mon enfance, à être dans la lune. Pour m'en corriger, j'écrirai un joue un polar où les événements crépiteront à toute vitesse. 

Regardez-vous beaucoup en arrière?
Curieusement non. J'adore l'histoire, mais celles des autres. Dans la vie je vais de l'avant. Sans rien traîner avec moi. Ni rognes, ni regrets. 

Avez-vous Corinne toujours un livre sur le feu?
Toujours. Mais je passe provisoirement à autre chose. Toujours pour les éditions Slatkine, je prépare un album pour enfants. Il y aura un texte et les dessins d'un jeune illustrateur. Ce sera le premier d'une série. Avec un sujet historique, tiens! Je vais parler de la naissance de la varappe au Salève.

Pratique

"L'ombre de l'Aigle", de Corinne Jaquet, aux Editions Slatkine, 250 pages. Photo (CIG): Genève en 1814. Vue du haut des fortifications. Nous sommes dans le vif du sujet.

Prochaine chronique le mercredi 29 octobre. Le documentariste américain Frederick Wiseman scrute la "National Gallery" de Londres.

 

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."