Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

POLAR/"Intrigue à Giverny" ou Monet peintre et espion

Nous sommes à un dîner mondain donné pour remercier les prêteurs du Musée Marmottan-Monet de Paris. Celui-là même qui présente en ce moment (pour de vrai) des tableaux impressionnistes un peu niais sortis de collections privées. Venue pour le Mobilier National, qui a confié d'hideuses tapisseries tissées d'après des "Nymphéas", Pénélope écoute distraitement deux de ses voisines. Leur assemblage a pourtant tout pour inciter sa curiosité. Que peuvent se dire une religieuse un peu sèche et une riche Américaine se découvrant plus que des accointances? 

L'héroïne de trois romans policiers précédents d'Adrien Goetz aurait dû tendre l'oreille. L'Américaine est retrouvée peu après égorgée à Monte-Carlo, une ville où l'on ne risque pourtant officiellement rien. Quant à la nonnette, elle se fait enlever dans une principauté se préparant, en ces jours de juin 2011, à fêter les noces du terne Albert et de l'insignifiante Charlène. Il y a anguille sous le Rocher. Pénélope va donc enquêter avec Wandrille, journaliste et fils de ministre, son actuel fiancé. La vérité apparaîtra comme une bombe à retardement. Monet n'aurait-il pas été, avant 1918, l'espion international de Georges Clémenceau?

Un ton trop bien élevé

Pour faire tenir debout l'histoire d'"Intrigue à Giverny", il aurait fallu sinon du génie, du moins de l'adresse. Fred Vargas sait faire passer n'importe quoi en prenant son lecteur à la gorge. Adrien Goetz reste trop bien élevé pour cela. Ce Normalien, qui enseigne à la Sorbonne, a le respect vissé au corps. Pas un mot déplacé sur les institutions de France et même de Monaco. L'auteur peine en plus à créer des personnages autres que des marionnettes. Pénélope, qui représente la France de la méritocratie, et Wandrille, celle qui ne constitue pas tout à fait une démocratie, ont l'épaisseur d'une feuille de papier. Dès lors, le lecteur risque de beaucoup s'ennuyer ou, pire encore, de s'agacer. La parfaite connaissance du monde des notables ne suffit pas à faire un livre. 

Adrien Goetz a pourtant du succès. A 48 ans, il a pour lui les critiques lus par le public BCBG. L'homme a pourtant bien commencé. Je garde ainsi un souvenir agréable de "La dormeuse de Naples" (2004), tournant autour d'un tableau disparu d'Ingres, ou d'"Une petite légende dorée" (2005), où un espion reconstitue, en allant de ville en ville, un polyptyque démembré du Maître de l'Observance. Un artiste siennois du XVe siècle que j'apprécie il est vrai beaucoup. Goetz a ensuite voulu aborder une littérature plus accessible, ce qui est son droit. Sont ainsi nés "Intrigue à l'anglaise", "Intrigue à Versailles", "Intrigue à Venise" et l'actuel "Intrigue à Giverny". Et il y aura "bien d'autres intrigues à venir", ce qui n'augure rien de bon.

Découvrez plutôt Iain Pears! 

Le genre, mêlant la culture au polar, tiendrait-il du cul-de-sac? Pas tout tout! La série reprend (je n'ai pas dit copie) celle d'Iain Pears. En 1991, l'Anglais a en effet entrepris la série des aventures de Jonathan Argyll, qui se déroulent majoritairement à Rome. Jonathan, chercheur excentrique et lunaire, y est associé au général Bottando et à la policière Flavia di Stefano. 

Ici, les caractères sont soigneusement dessinés. Les sept romans tournent autour des dérisoires moyens qu'accorde le gouvernement italien à la répression de la criminalité frappant musées, églises et collections. L'art constitue pourtant l'âme d'une Italie à l'ancienne, que Pears défend avec férocité contre la modernité rapace. La série défend une qualité de vie. S'il faut beaucoup d'indulgence pour croire à un Monet espion, les relents de règlements de compte à la Libération et au temps des Brigades rouges font appel à des souvenirs bien réels.

Des ambitions démesurées 

Pears a donné le dernier tome de la série en 2000. Le tout s'est vu traduit en français entre 2000 et 2005 chez Belfond, puis repris dans la collection Grands Détectives. Le Britannique a jeté l'éponge. Il a entrepris en 1998 d'écrire d'épais romans philosophiques, d'un ennui terrifiant et d'une prétention abyssale. Il paraît qu'il faut voir là l'influence de sa nouvelle compagne, désireuse de voir s'affirmer en lui le grand écrivain. Une fâcheuse confusion entre gros livres et grands livres. Une réussite mineure vaut toujours mieux qu'un ratage majeur...

Pratique

"Intrigue à Giverny" d'Adrien Goetz aux Editions Grasset, 297 pages. Pour Pears, vous savez tout. Achetez donc les rééditions de Grands Détectives et commencez par "L'affaire Raphaël", qui marque la rencontre des trois personnages principaux. La suite peut se lire dans le désordre. Mon roman préféré reste "L'énigme San Giovanni". Photo (DR): Adrien Goetz, qui a donné au début de bons romans tournant déjà autour du monde de l'art.

Prochaine chronique le lundi 9 juin. Art russe. Lausanne présente les sages paysages du XIXe siècle.

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