Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PLEIN AIR / "Bex & Arts" élargit le champ de la sculpture suisse

C'est de l'arithmétique élémentaire. Et pourtant... S'il semble facile de se rappeler les années de biennale (paires pour Venise ou pour Lyon), comment se mettre en tête celles des triennales? On n'a pas que ces chiffres à mémoriser. Mieux vaut donc que les manifestations en question se précèdent, puis s'entourent d'une solide publicité. 

Tel n'est pas le cas pour "Bex & Arts", dont l'affiche se voit mal, même sur place. Il s'agit d'un papier bleu, avec un sorte d'arbre qui pendouille. Lettrage pour le moins discret. La chose possède au moins un mérite. Le visiteur potentiel comprend que la chose restera conceptuelle. Au jour d'aujourd'hui, la sculpture n'est plus forcément ce que l'on croit. Il en existe une version sonore ou imprimée sur papier...

Créations suisses

Fondée en 1981 dans un registre plus concret, la Triennale demeure vouée à la création suisse. Elle dure tout l'été au dessus de Bex. Le public grimpe sur une sorte de haut-plateau, tenant du balcon. Une vue stupéfiante lui révèle alors les Alpes sous deux angles et une colline plantée de vignes. Léguée à l'Etat de Vaud, la propriété remonte à 1835. Elle a passé des mains de la fille d'un général anglais à celles de nobliaux hongrois. Le don final était effectuée au profit d'enfants handicapés. De quoi faire gagner le Ciel à la dynastie qui se voit enterrée là, dans un cimetière privé. Un cimetière que le public prend parfois pour une œuvre exposée.

Tordus comme dans les peintures hollandaises anciennes, les vieux arbres sont sublimes. Il y a dans un coin un délicieux chalet 1900, aux airs d'isba. La ferme du domaine a bien tenu le coup. Hélas, hélas... Une transformation malheureuse a défiguré, il y a quelques années, la demeure. Un toit neuf, bien raide, cache à l'arrière deux étage en verre et acier. Une insulte au patrimoine comme à l'architecture contemporaine. La chose abrite aujourd'hui des élèves en graves difficultés scolaires. Ces derniers semblent nettement mieux logés que les autres...

Beaucoup de verbiage para-universitaire

Le Szilassy, du nom des derniers propriétaires, se coupe donc en deux cet été. Le public se voit prié de ne pas trop s'approcher de la maison. Non pas que les enfants mordent. Mais il leur faut un peu de tranquillité en période scolaire. La triennale se déploie donc autour, sur plusieurs niveaux. Le moins qu'on puisse dire est que le terrain, passé le haut plateau, se révèle en pente. De "bons souliers de marche" se voient d'ailleurs conseillés. 

Une nouvelle équipe a remplacé celle des pionniers. La manifestation se voit désormais chapeautée par François Cadosch, Noémie Enz et Jessica Schupbach faisant office de curatrices. Difficile de dire que le duo joue la carte de la modestie! Il faut accrocher ses chaussettes avant de lire le texte liminaire de la mouture actuelle, baptisée du mot passe-partout d'"Emergences". Notez que la présentation de François Cadosch nous avait prévenus. "Ni la rétivité à l'égard de certaines œuvres, ou l'interrogation constamment posée au visiteur, ni même la résurgence de certains fantasmes inavouables, ne pourront détruire l'effet que produisent sur nous des sites aussi délicieux." Diable!

Population locale snobée 

Avant de tenter de vous décrire ce que vous verrez, quelques citations s'imposent donc. "Le concept de cette 12e édition aborde le site et l'exposition avec un regard satellitaire plutôt que linéaire, le considérant comme un organisme, un réseau mouvant composé de différentes sphères, qui se côtoient et entrent en interaction." Je saute un bout. "Née de ce terreau mental magmatique et mycélique, ou encore prolifératoire, l'émergence procède d'un tout dont elle se différencie de manière irréductible. Elle se profile dès lors comme une métaphore de l'essence poétique qui surgit et survient avec l'apparition artistique." Et cela continue avec des renvois à Foucault, Bachelard and Co. Ces dames ont bien potassé leur langage, fourni en kit par les universités. 

Je comprends (un peu) ce que cela veut dire. Il eut cependant été aisé d'utiliser des mots (je veux dire des "phonèmes signifiants") plus simples. Nous sommes à Bex. Dans le canton de Vaud. L'exposition s'adresse aussi à une population locale, qu'il s'agit de ne pas snober. Il faudrait plutôt l'inciter à venir voir une cinquantaine de créations, volontiers monumentales. Et cela même si l'idée d'une "sculpture suisse" peut aujourd'hui paraître artificielle.

Du meilleur et du pire 

Il faut dire que nombre des pièces (je devrais dire "propositions") se révèlent au niveau du texte. Je ne suis pas sûr que la présentation de vieux porte-cartes postales emmaillotés de collants féminins usagés par Mariano Gaich constitue une œuvre. Je ne me sens pas persuadé que les mots "Hahaaha", écrits par Claudia Comte avec des troncs d'arbres, géants dépassent la notion du gag. J'éprouve une certaine peine à adhérer à la pile de cartons d'emballage posée par Laurent Kropf en plein champ. 

Est-ce à dire que tout soit à jeter? Non, bien sûr! Triomphateur d'éditions précédentes, Olivier Estoppey a imaginé, en treillis rouillé, une sorte de cratère volcanique entouré d'oiseaux de pierre, du plus bel effet. Les frères Chapuisat ont développé une magnifique variation sur le thème du cercle sacré. L'autel indien installé dans le chalet (ou l'isba) par Alexandre Joly a quelque chose d'impressionnant, avec sa vache naturalisée. La maison de bois greffée à un souterrain imaginaire par Miki Tallone sur un talus tient bien de l'émergence. 

Bref. Comme toujours, il faut faire son "shopping". Et surtout se promener. Les yeux grand ouverts. La plus belle sculpture ici, et suisse en plus, reste bien le paysage.

Pratique

"Emergences", domaine du Szilassy, au-dessus de Bex, jusqu'au 5 octobre. En plein air. Site www.bexarts. Ouvert tous les jours, de 10h à 19h. Photo (DR): Le "Hahaha" de Claudia Comte, que l'on peut lire dans les deux sens. Un palindrome, of course!

Prochaine chronique le jeudi 17 juillet. Londres dévoile le "Glamour of Italian Fashion".

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