Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PICASSO/Les dessous du record à 179 millions de dollars

Vous le savez sans doute déjà. «Les femmes d'Alger», premier exemple de la série des variations de Pablo Picasso d'après deux tableaux d'Eugène Delacroix (Louvre et Musée Fabre de Montpellier) vient d'être vendu par Christie's à New York pour 179,36 millions de dollars. Frais compris, tout de même. Il s'agit pas d'un record, mais du record. Jamais un tableau n'avait «fait» aussi cher. En 2013, le triptyque de Bacon représentant Lucian Freud n'avait ainsi obtenu «que» 142,4 millions de dollars. Dans la même vente actuelle, un bronze d'Alberto Giacometti, «L'Homme au doigt», est parti à 141 millions de dollars et des poussières. Là aussi, il y a eu surenchère. En 2010 à Londres, «L'homme qui marche I» du Grison s'était contenté de 103,9 millions de dollars (le prix était bien sûr en livres. Je transpose). 

Dédiées par Picasso à son ami Henri Matisse, qui venait de mourir, «Les Femmes d'Alger» date de 1955. Le record actuel, comme celui du Giacometti, illustre une nouvelle fois le triomphe de l'art «post war», comme on dit chez Christie's et Sotheby's. La liste des 10 œuvres les plus chères vendues à ce jour aux enchères ne comprend en effet qu'une pièce antérieure, un Munch («Le cri», bien sûr!). Notons cependant qu'il existe, parallèlement, les ventes privées, alimentées notamment par les Qataris. Il y a là le Gauguin récemment acquis à Bâle, mais aussi un Cézanne sur lequel on murmure un prix fabuleux, et quelques Pollock. Allez savoir le reste! Les Rothschild français voudraient en tout cas au minimum 150 millions d'euros pour une paire de portraits en pieds de Rembrandt. L'affaire fait aujourd'hui débat à Paris.

Le triomphe du Picasso tardif 

Très longtemps, les amateurs ont préféré de Picasso l'époque bleue (1901-1903) ou rose (1904-1906), plus classiques. Ses créations d’après-guerre ont longtemps été boudées. Rappelons que la dernière exposition de son vivant (Picasso est mort en 1973) au Palais des Papes à Avignon avait été jugée à l'époque franchement sénile. Le goût évolue. L'offre se raréfie, même si Christie's pousse le bouchon un peu loin en disant que «Les femmes d'Alger» font partie des «derniers grands Picasso en mains privées». La maison a donc voulu un tam-tam mondial pour le tableau avant la vente, le montrant jusqu'à Hong Kong. Il faut dire qu'elle avait passé avec le vendeur (anonyme) un «contrat de garantie». Celui-ci devait toucher le pactole, même si la toile (estimée 140 millions de dollars) restait sur le carreau. 

Pour donner une idées de la montée actuelle des tarifs (pour les chefs-d’œuvre, le reste se révèle plutôt à la peine), voici un chiffre. «Les femmes d'Alger» en question avait passé en 1997 chez Christie's à la vente Victor et Sally Ganz. Il avait alors obtenu 31,9 millions de dollars, «Le rêve» (1932) du même Picasso s'envolant, lui, à 48,4 millions de dollars. «Les femmes» avaient pourtant fait partie de toutes les grandes rétrospectives consacrée au maître espagnol depuis 1960 (c'était à la National Gallery de Londres). Alors, combien pour «Le rêve» aujourd'hui? On peut toujours rêver...

Photo (AFP): Présentation de "Les femmes d'Alger" à Hong Kong, avant la vente à New York.

Texte intercalaire.

 

 

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