Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO/Winterthour révèle le Romand Jules Decrauzat

Le fonds dormait dans les achives de l'agence Keystone. Il y a beaucoup d'archives photographiques sommeillant dans un état comateux. Il faut dire que les 1250 plaques de verre des années 1910 et 1920 restaient plus ou moins anonymes. Keystone, où cet ensemble était parvenu par accident, couvre de plus l'actualité... Il a donc fallu un intérêt patrimonial, puis un travail de recherche pour établir que l'ensemble était dû à Jules Decrauzat (1879-1960). L'homme avait produit ces images dans le cadre de son contrat avec «La semaine sportive», éditée depuis 1897 par Sonor SA à Genève. La société qui devait lancer le quotidien «La Suisse» en 1898. 

Mais qui était Jules Decrauzat, aujourd'hui présent à la Fotostiftung de Winterthour? Un Biennois. L'adolescent était arrivé à Genève en 1895. Il y a étudié la sculpture à l'Ecole des arts industriels. Il s'agissait là d'une profession solide. Tout immeuble respectable arborait à l'époque un décor taillé dans la pierre. Decrauzat pratiquera néanmoins à Paris, où il suivra les cours du soir de l'Ecole Pathé, une firme qui se lançait dans le cinéma. C'est ainsi qu'il entrera en contact avec l'image et adoptera un nouveau métier. Le photojournalisme vient en effet de naître. Aux clichés statiques et posés, il substitue les instantanés permis par des appareils de plus en plus rapides.

Quinze ans à "La Semaine sportive" 

Dès 1899, à Rennes, Jules Decrauzat tient ainsi son «scoop». Lors du procès Dreyfus, l'affaire d'espionnage qui a divisé la France, il saisit sur le vif l'attentat contre l'avocat de l'accusé. Le cliché paraît dans «L'Illustration», le «Life» de l'époque. C'est le début d'une carrière internationale passant par la guerre des Boers en Afrique du Sud et l'Europe entière. Un itinéraire qu'il faudrait retracer, avec les difficultés que cela suppose. Les photos étaient rarement signées. Ce que l'on sait repose sur le peu de déclarations très postérieures de Jules Decrauzat. 

Ce qui apparaît en revanche clair, c'est que «La Semaine sportive» fait appel à lui en 1910. Il s'agit de couvrir les événements locaux. Servette FC est dans un temps de gloire. Les courses automobiles se multiplient sur des routes caillouteuse. Le tennis, tant féminin que masculin, passionne. Les yeux se tournent cependant avant tout vers le ciel. Ballons et avions. Les meilleures images de Decrauzat se révèlent automobilistiques et aéronautiques. Mais il ne faut pas oublier que le 1250 plaques ne représentent qu'une infime partie de sa production. On parle d'1,5 pour-cent, sans preuve. Quatre vingt mille clichés en quinze ans paraît cependant raisonnable. Les chargeurs de douze plaques de verre peuvent défiler très vite dans l'appareil. Pan-pan-pan...

Tirages aux murs et projections

En 1925, Decrauzat quitte le journal. Il assume divers mandats, dont un au Salon de l'automobile de Genève. Il reprend du service entre 1929 et 1931 à «La Patrie suisse», un hebdomadaire tous terrains conçu comme l'actuel «L'Illustré». Dans les années 1940 et 1950, il tient encore une rubrique dans «Le Journal de Genève». «Oncle Jules», comme on l'appelle maintenant, y parle des nouveautés automobiles. Il meurt le 29 juin 1961. Son décès se voit signalé jusque dans la «Neue Zürcher Zeitung». Elle parle d'un «pionnier du photoreportage». Il faut dire que Decrauzat arrive en Suisse bien avant Paul Senn, Gotthard Schuh ou Jakob Tuggener. 

Vouée à l'image suisse tant patrimoniale qu'actuelle, la Fotostiftung de Winterthour présente donc Decrauzat. Elle fait même doublement puisque les grands tirages aux murs, tout récents (il n'existe pas de «vintages» de l'artiste), se voient complétés par des projections au son d'un jazz sautillant. C'est la première fois qu'un spectateur peut vraiment voir du Decrauzat. Comme en témoignent des numéros d'époque de «La Semaine sportive», ses photos se voyaient alors recadrées. On aimait dans les années 1910 les ronds et les ovales. La Stiftung a au contraire tenu à tirer jusqu'aux bords noirs, quitte à laisser les incriptions identificatrices. Nyon-Saint-Cergue à bicyclette en 1920. Vol de Pierre Brasier à Genève en 1911. Robert sur Motosacoche en 1922...

Le réflexe et le regard 

Disons le tout net. Il s'agit d'une révélation. Il n'y a pas quelques bonnes images et le reste chez Decrauzat. L'homme a un regard. Il appuie sur le bouton quand il faut. Il montre l'événement sportif et ses à côtés. Ce sont souvent ceux-ci qui nous passionnent. Comme dans les épisodes contemporains des ciné-romans («Fantômas», «Judex»...), ce qui était présenté au spectateur comme le comble de la modernité nous paraît aujourd'hui délicieusement archaïque. Des dames à grands chapeaux viennent solliciter des autographes. Cointrin reste un champ dont la netteté de l'image permet de compter chaque brin d'herbe. Une panne d'auto permet à la passagère de carresser une vache. 

Er pourtant, ces gens morts depuis longtemps nous apparaissent étrangement vivants. La comédie humaine n'a pas changé. Une image, sans doute un peu arrangée, montre un aviateur dont le médecin constate le bon état sous l'oeil d'une sémillante infirmière, alors qu'une admiratrice distinguée vient admirer l'homme du jour. C'est juste bon enfant. Et surtout bénévole. Les sportifs ne sont pas payés et les marques n'ont pas encore fait leur apparition. Même sur les stades, peu représentés ici. N'oublions pas que les 1250 plaques sont un fruit du hasard. Rien sur le Servette FC. La totalité du reportage sur le vol au-dessus du Simplon de Juan Brelovocic en 1913 (qui se clôt sur un portrait iconique superbe de l'homme dans sa carlingue).

A quand Genève ou Lausanne?

Les recherches continuront sans doute après l'exposition (où l'on peut commander des tirages) et le livre. Mais sans grand espoir. Il faudrait juste que les images présentées voyagent en terre romande. Germanisées ici par des textes empuntés à Stefan Zweig, Bertolt Brecht ou Robert Musil, elles appartiennent en fait à une histoire genevoise et vaudoise. Leur intérêt va bien sûr au-delà. Il y a des pièces magnifiques de sensiblité et d'intelligence. Elles transcendent la simple information pour susciter l'émotion. J'ai lu que ces oeuvres ne possédaient pas la beauté des photos de sport de Lartigue. C'est vrai. Mais il ne faut pas oublier que ce dernier prenait des images quasi abstraites pour son plaisir. Ici, tout devait rester compréhensible. Simple. Decrauzat composait avec un travail de commande. Mission réussie!

Pratique

«La vie, un sport, Jules Decrauzat, un pionnier du photoreportage», Fotostiftung, 45, Grünzenstrasse, Winterthour, jusqu'au 11 octobre. Tél. 052 234 10 30, site www.fotostiftung.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Photo (Jules Decrauzat): Concours de plongeon à Genève en 1916. En arrière-plan le Grand Casino, remplacé par l'actuel Hôtel Kempinski.

Prochaine chronique le lundi 10 août. Le bijoutier Pareña au MAH genevois. Et Jean Otth au Musée jenisch de Vevey. deux musées romands montrent les cadeaux reçus. L'un tout de suite. L'autre au bout de neuf ans. Devinez lequel!

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."