Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO/William Eggleston colore le Musée de l'Elysée

Paris vient de mettre en valeur Garry Winogrand, avec un gigantesque affichage dans le métro. Lausanne offre pour sa part William Eggleston. Les dinosaures ont disparu. Les classiques de la photographie américaine sont désormais des hommes de la rupture. A la vision tragique, puis triomphaliste de «l'American Way of Life» a peu à peu succédé dans les années 60 la critique d'une société béatement tournée vers la seule consommation. Le pop art était passé par là. 

«Aucune exposition n'avait jusqu'ici illustré le passage significatif d'Eggleston du noir et blanc à la couleur», explique Agnès Sire, commissaire de l'exposition proposée par l'Elysée. «Elle semble pourtant déterminante chez cet homme du Sud, aux allures de dandy. Né dans une famille riche, Eggleston pouvait se permettre de heurter les convenances. Il n'était pas obligé de vendre son talent à la presse ou aux publicitaires.»

Une fiction puisée dans la réalité 

En fait, l'homme a surtout trouvé avec sa couleur une palette, à utiliser à la manière d'un peintre. «Chez lui, la couleur ne possède rien de narratif», poursuit la Française. «Eggleston nous propose des fictions. Ce qu'il nous montre ne prouve rien. Il ne s'agit pas de documents. Pourtant, tout existe. Il n'y a même aucune retouche. Ce type du Tennessee (il est né à Memphis comme Elvis, NDLR) puise simplement sa fiction dans la réalité.» 

Au fil de ses pérégrinations, souvent en voiture, Eggleston nous montre un univers en train de changer. Né en 1939, il a vu la petite bourgeoise quitter le centre des villes pour des banlieues soigneusement blanches. Il a assisté à l'émergence de centres commerciaux toujours plus éloignés. Les piétons ont du coup disparu, ou presque. Il s'agit de rejoindre le plus vitre possible un home, dont le foyer vital est devenu le poste de télévision. «Symptomatiquement, celle qu'il qualifie de première photo en couleurs montre un jeune employé poussant des caddies de magasin.»

La banalité à mille dollars

Cette crise du sujet, qui basculait volontairement dans la triviale banalité, s'accompagnait d'une double provocation esthétique. «Dans les années 1960, la couleur passait encore pour vulgaire en photo», reprend Agnès Sire. «Eggleston, qui l'adopte, avait en plus découvert avec le dye-transfer, un procédé complexe aujourd'hui abandonné. Cette technique se révélait horriblement coûteuse. Mille dollars pour chaque traitement, alors que le dollar valait bien davantage qu'aujourd'hui. Eggleston dépensait donc mille dollars pour montrer une ampoule pendant au plafond, une ménagère permanentée de dos ou tricycle.» 

Dans ces conditions, la première grande exposition au MoMA de ce provincial tint du scandale. La critique se déchaîna contre tant de réalisme insignifiant. «Eggleston trouva en revanche un écho considérable chez ses jeunes confrères. Il leur indiquait, après les images radicales de Robert Frank, une voie à suivre.» Pas étonnant qu'il s'agisse aujourd'hui d'un ancêtre vénéré. «Ses dye-transfers d'époque valent dans les 50.000 dollars en vente publique.» Le septuagénaire se trouve par ailleurs sous contrat avec Larry Gagosian, un galeriste qui ne passe pas pour faire des cadeaux. «Il donne aujourd'hui de très grandes épreuves au jet d'encre, dont les couleurs doivent correspondre aux photos des années 1970, utilisées comme étalons.»

Une affaire de goût 

Difficile de nier l'importance historique d'Eggleston. Reste qu'il est permis de ne pas se passionner pour des clichés «adoptant le point de vue de la mouche ou du chien.» Tout demeure affaire de goût. Chacun a le droit ne ne pas aimer le plafond de la Sixtine, le gratin au chou-fleur ou les chansons de Bob Dylan. J'avoue ainsi rester assez froid devant ces images d'un Sud peu chaleureux.

Pratique 

«William Eggleston, From Black and White to Colour», Musée de l'Elysée, 18, avenue de l'Elysée , Lausanne, jusqu'au 3 mai. Tél. 021 316 99 11, site www.elysee.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Photo (Eggleston/Elysée): L'une des images apparemment insignifiantes de l'homme du Tennessee.

Ce texte va avec un autre, situé juste au-dessous. Il parle des 30 ans de l'Elysée.

Prochaine chronique le dimanche 8 février. On a retrouvé le manuscrit où Le Bernin raconte son voyage dans la France de 1665. Le sculpteur "balance" un maximum.

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