Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO/Que restera-t-il de David Hamilton après le scandale et le drame?

Crédits: AFP, 1983

C'est une carrière qui finit dans le fait divers le plus crapoteux. David Hamilton, 83 ans, a été retrouvé mort le vendredi 25 novembre dans son appartement parisien. Asphyxie. Il s'agit selon toute probabilité d'un suicide. Sa mort suit de quelques semaines une cascade de révélations. Le photographe a commencé par se voir accusé de viol, sans se voir expressément nommé, par un de ses anciens modèles, Flavie Flament. Elle avait alors 13 ans et lui servait de modèle. Cette dernière a commis il y a quelques semaines un livre de mémoires sous le titre de «La consolation». Ont suivi trois autres plaintes de femmes, qui corroboraient les dires de la blonde ayant connu son heure de gloire sur les petits écrans. 

Il ne m'appartient pas ici d'épiloguer sur les aspects étranges de cette affaire. Pourquoi Flavie, qui a eu vingt ans pour dénoncer son agresseur après sa majorité, a-t-elle attendu la prescription des actes délictueux? Pour quelles raisons en a-t-elle fait le «climax» de son livre, un peu à la manière dont son ex-belle-mère Catherine Allégret avait accusé il y a quelques années d'attouchements Yves Montand alors qu'elle était enfant (1)? Je ne m'étendrai pas davantage sur le côté racoleur des sites de la presse nationale de samedi, qui a escamoté la carrière de David Hamilton au profit du scandale. Il eut fallu dissocier les deux. Le rôle du «Monde» n'est pas de descendre au niveau de «Voici», voire en dessous. Fin de mon préambule.

Une fulgurante ascension

Ce qu'il est intéressant d'évoquer, au-delà du drame, c'est l'ascension de David Hamilton dans le paysage photographique des années 1960. Hamilton est né en 1933 à Londres, de père inconnu. Il commence sa carrière dans un bureau d'architecte, sans formation précise. A 20 ans, il émigre à Paris, ville jugée par lui moins puritaine. Il y assiste assez vite le Suisse Peter Knapp à «Elle», qui constitue alors un fer de lance de la modernité graphique. Voulant voler de ses propres ailes, il revient en Angleterre s'occuper de la mise en page de «Queen», un beau magazine (aujourd'hui absorbé par "Harper's Bazaar") dans la lignée de «Vogue». Une activité de courte durée. Hamilton revient en France, où il sert de directeur artistique au magasin du «Printemps». 

Voilà pour la préhistoire. Dans les années 1960, l'Anglais se fait déjà connaître par ses images en couleurs, au flou très accentué. On aurait dit que ses photos avaient passé dans la lessiveuse. C'est un succès fulgurant lors de la décennie suivante. La note de romantisme nécessaire à une époque dominée par un matérialisme de plus en plus accentué. Son nom devient à la longue une marque de fabrique. Les gens parlent d'une photo «à la David Hamilton». Les posters affichés dans les chambres de jeunes filles, les cartes postales, les portfolios dans les journaux déclinent à l'envi ses visions de créatures à peine pubères, saisies dans une semi nudité faussement innocente.

Le goût d'une époque 

Hamilton n'est pas seul. L'époque est aux pré-adolescentes. Irina Ionesco photographie sa fille nue. Louis Malle filme «Pretty Baby» aux Etats-Unis avec une Brooke Shields de 13 ans. Jodie Foster a environ le même âge quand elle joue les aguicheuses dans «Bugsy Malone», puis dans «Taxi Driver». Serge Gainsbourg multipliera quelques années plus tard encore les provocations, chantant notamment «Lemon Incest» avec sa fille Charlotte. «Tempi passati», comme disent les Italiens. La morale traditionnelle revient au galop dans les années 80, alors que David Hamilton reste encore actif. Il a même tourné en 1977 le (trop) long-métrage «Bilitis», au scénario consternant. On aurait pu parler de «Débilitis»... 

Que reste-t-il aujourd'hui de tout ça, sur le plan artistique? Pas grand chose. Je noterai qu'aucun musée du 8e art, à ma connaissance, n'a jamais consacré de rétrospective à David Hamilton, jeté dès 1990 dans les poubelles de l'histoire. Son style a fini par écœurer. Il s'est démodé. Le néo-puritanisme ambiant a condamné ensuite son œuvre, avant même qu'ont ait eu vent de ses (supposées) turpitudes. L'homme n'a pas été racheté par un évident talent, comme les photographes exotiques des débuts du XXe siècle Lenhert et Landrock, qui œuvraient en Egypte avec de juvéniles beautés arabes. Il n'a pas bénéficié des indulgences entourant le baron von Gloeden. Un Allemand qui faisait poser, vers 1910 à Capri, de nombreux jeunes gens très, mais vraiment très dénudés. Il faut dire qu'il y a chez von Gloeden (que l'on montre aujourd'hui en musée, mais jamais seul par précaution) une véritable inspiration. Celle de retrouver une Antiquité idéale sans notion de péché. 

Quand le fait divers sera oublié, il faut craindre qu'Hamilton passe définitivement à la trappe. L'indifférence. L'oubli. L'Anglais aura reflété le goût d'un moment qui n'avait pas forcément très bon goût. Importance historique donc. Importance relative, par conséquent.

(1) Flavie fut un temps la femme de Benjamin Castaldi, le fils de Cathernine Allégret, dont les parents étaient Yves Allégret et Simone Signoret, laquelle a épousé ensuite Yves Montand. Voilà pour la généalogie.

Photo (AFP): David Hamilton en 1983, avant la vente aux enchères de certaines de ses photos.

Ce texte remplace celui initialement prévu sur Henri Fantin-Latour, agendé maintenant pour le mardi 6 décembre.

Prochaine chronique le lundi 28 novembre. Charles Blanc-Gatti et les contemporains à Pully, Christian Lutz à Vevey. 

 

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