Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO / Que ne ferait pas une star pour "Vogue"?

Certaines légendes survivent, dans notre époque de démythification généralisée. Ainsi en va-t-il pour «Vogue», la revue fondée en 1892, reprise en 1909 par Condé Montrose Nast, et bien plus importante aujourd'hui qu'à l'époque. Que n'accepterait-on pas afin de décrocher la couverture de «Vogue», surtout depuis la baisse d'influence de «Harper's Bazaar» et la disparition de «Queen» en Grande-Bretagne?

Pour cela, il faut d'abord être choisi, ou plutôt choisie. La bataille se cristallise autour des éditions féminines. Les top-modèles ont moins de chance de se voir élus qu'il y a une trentaine d'années. La ligne rédactionnelle imposée par Anna Wintour (la dame caricaturée par «Le diable s'habille en Prada») préfère les stars, ou du moins les filles supposées telles. Celles-ci devront ensuite se soumettre aux caprices du magazine et non le contraire, ce qui marquent pour elles un gros changement.

Six mois sans alcool pour Katy Perry

Il leur faudra surtout être superbes, quitte à souffrir pour ça. Elue de juillet, Katy Perry vient de se lâcher sur le plateau de Jay Leno, alors que son règne mensuel se terminait. Celle «qui met un temps infini à se maquiller» a dû confesser que la peinture ne lui avait pas suffi. Il lui a fallu suivre un régime. «J'ai suivi ma propre préparation. J'ai inventé ma détox'», a ainsi confessé la demi vedette (que dis-je le quart de vedette) à quelques millions de téléspectateurs. En quoi la chose consistait-elle? «Beaucoup de vitamines, le thé vert à la place du café, la renonciation totale à l'alcool pendant six mois. Je voulais apparaître lumineuse pour cet événement.»

Il faut dire que «Vogue» n'avait pas lésiné. La brune devait être immortalisée dans les champs par Annie Leibovitz, la plus exigeante des photographes, faute d'être la meilleure. On sait que la dame ne se déplace pas sans une armée d'assistants et qu'il est plus facile d'interviewer le pape que cette mijaurée. Les journalistes doivent envoyer à sa secrétaire des lettres de motivation. On ne peut pas dire qu'Annie se soit cette fois foulée. L'image reste d'une rare banalité. La «cover» pourrait tout aussi bien orner en Suisse romande «Edelweiss» ou «Profil Femme». Et les titres des articles en page intérieures ponctuant la photo en question n'arrangent rien...

Neuf kilos en moins pour Oprah

Katy se sera pourtant mise dans la ligne (à tous les sens du terme) du journal. En 1998, Anna Wintour était parvenue à obtenir de l'omnipotente journaliste Oprah Winfrey qu'elle se déleste de neuf kilos. La même année, Liz Hurley, alors bien connue, abandonnait la cigarette pour avoir le look «Vogue». La Wintour avait en revanche subi de graves critiques lors du «shooting» (utilisons le vocabulaire anglais qui fait apparemment si chic en français) imposé à une fillette de sept ans. On lui avait aussi fait perdre sept kilos. Il n'y a ici que les éditions de septembre qui ont le droit de se montrer lourdes. Celle de septembre 2012 comptait 916 pages, dont 668 de publicité. Poids: 2,4 kilos l'exemplaire!

Cent vingt ans d'histoire(s) pour une revue dictatoriale

Il faut toujours refaire l'Histoire, d'autant plus qu'elle se voit aujourd'hui fort mal enseignée dans les classes. Qu'elle soit une suite de dates un peu sèche (comme c'était jadis le cas), une série de causes et d'effets économiques (ainsi qu'on la voyait dans les années 1970), ou la simple progression de notions intellectuelles que voulait l'Ecole des Annales (très influente vers 1990), il s'agit en effet d'un flux continu.

Sachez donc que «Vogue» est fondé en 1892 sous l'inspiration d'une femme de monde new-yorkaise. Il s'agit alors d'une gazette réservée à la bonne société. En 1909, Condé Montrose Nast (le nom se voit aujourd'hui simplifié en Condé Nast) reprend le journal agonisant pour l'axer autour de la mode. Aux illustrateurs, qui conserveront leur rôle jusque vers 1970, s'adjoignent des photographes. La première star du genre est le baron de Meyer. Si jamais vous trouvez un de ses tirages originaux par hasard, sachez qu'il vaut une petite (voire même une grosse) fortune.

Lutte fratricide contre "Harper's Bazaar"

«Vogue» va vite s'internationaliser, mais il faudra des décennies pour arriver à la vingtaine d'éditions actuelles. Sa lutte fratricide avec «Harper's Bazaar», repris par le groupe Hearst dès 1913, se révélera profitable, sur le plan qualitatif, aux deux titres. C'est tantôt l'un, tantôt l'autre qui offre les meilleurs articles et surtout les plus belles images. Steichen, Beaton, Horst, Avedon, Penn doivent leur carrière à ce duopole, qui ressemble un peu au tandem Christie's-Sotheby's.

Derrière ces vedettes de l'objectif se trouvent des directeurs artistiques et des directrices omnipotents. Il y a ainsi chez «Vogue» Alexander Liberman ou la mégalomane Diana Vreeland, aujourd'hui honorée par un film et plusieurs expositions. La chose suppose bien sûr des luttes de pouvoir évoquant le sérail byzantin et ottoman. Edmonde Charles-Roux, responsable de la version française, se voit congédiée pour avoir voulu imposer en 1966 une couverture avec un mannequin noir. Grace Mirabella, à la tête de la mouture US, apprend par les informations en 1988 son renvoi après dix-sept ans de règne. Personne n'avait osé le lui dire...

La montée italienne

Les luttes ont également lieu entre pays. Il a longtemps été admis que l'édition américaine faisait foi, les deux autres marches du podium étant occupées par la française et l'anglaise. C'était compter sans l'Italie! Milan constitue aujourd'hui LA ville de la mode. La chose s'est peu remarquée du temps de la rédactrice en chef Anna Piaggi. Cette flamboyante créature, vedette d'une exposition londonienne du Victoria & Albert en 2006, jouait si bien les stars qu'elle en oubliait la publication.

Seulement voilà! Morte en 2012, Anna est remplacée depuis 1988 par la blonde Franca Sozzani. Celle-ci, à l'en croire, a découvert à son arrivée un «simple catalogue de mode». Elle s'est donné un mal fou pour en faire quelque chose d'à la fois élégant, intéressant et même critique. Ses audaces ont payé, même si elle n'arrive pas aux 1,3 millions d'exemplaires de la version américaine (tirage 2011). On la cite aujourd'hui comme LA référence. Mais ne le dites surtout pas à la froide Anna Wintour, arrivée en 1988 également au pouvoir (enfin aux USA! Elle se trouvait depuis 1985 à la tête de la version britannique). L'Anglaise en mourrait, pour le plus grand plaisir de l'Italienne...

Photo (Condé Nast): La couverture d'Annie Leibovitz avec Katy Perry.

Prochaine chronique le mardi 6 août. Les expositions d'été à Genève. Si si, il y en a!

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