Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO/Quand William Klein faisait bouger la mode. Rencontre à Genève

Crédits: AFP

«Parlez lui très fort, il a du mal à entendre.» Assis à sa table d'hôtel du Métropole genevois, William Klein, 88 ans, est entouré de trois assistants, ou plutôt d'archivistes. Le premier est chez lui depuis quinze ans. La seconde est entrée à son service il y a dix ans. La dernière, deux à peine. Le photographe américain, qui a par ailleurs de la peine à marcher sans son déambulateur, termine son repas en vidant méthodiquement de petits pots de confiture. Concentré sur cette tâche, il a tout de même le temps de parler. Ce sera en anglais, alors que l'entretien était annoncé en français. Il faut dire que l'homme vit depuis près de soixante ans à Paris, où il avait connu, puis épousé une Française. Courtes, mes questions porteront, ou ne porteront pas leurs fruits. Il arrive au photographe de partir dans une toute autre direction. Les oreilles! Sa petite équipe le ramène alors dans le droit chemin. Elle a l'habitude. Tout va alors très bien. 

Pensiez-vous à vos débuts que vous finiriez exposé dans les musées et les galeries du monde entier?
Pas du tout! Mais les choses sont allées très vite. J'ai été montré dès le début des années 50, alors que j'avais 24 ans, par la Galleria Il Milione de Milan, qui passait déjà à l'époque pour un lieu historique. Elle m'avait proposé de montrer mes photos au Piccolo Teatro. Pourquoi pas? On avait trouvé de la place pour les accrocher dans des corridors. J'ai ensuite été présenté dans la galerie même. C'est là que j'ai rencontré des architectes italiens. Ils avaient créé un espace très insolite, avec six grands panneaux mobiles. La chose a été reproduite dans «Domus», qui était une revue professionnelle très connue, axée sur la construction moderne. Huit pages. C'était en 1952. 

L'Italie a joué pour vous un rôle important, puisque vous avez donné un livre sur Rome.
C'est bien plus tard! Mon premier ouvrage sur une ville était consacré à New York. Un ouvrage que je voulais dynamique. Les Italiens en ont fait une traduction. J'étais à l'époque fasciné par le cinéma de Fellini. J'en ai profité pour entrer en contact avec lui. Atteindre les gens restait très facile à l'époque. Il n'y avait pas ces myriades d'agents qui font aujourd'hui barrage. Fellini m'a proposé de devenir son assistant. Je ne me doutais pas qu'il en avait déjà une quantité d'autres. Le film prévu s'est en plus vu reporté. J'avais beaucoup de temps libre. Un journaliste m'a promené dans Rome. Je m'y suis vit senti chez moi. Les gens dégageaient la même énergie qu'à New York. Cela dit, dans mon enfance, j'avais déjà eu beaucoup de copains fils d'émigrés de Naples ou de Sicile. 

Vous étiez alors connu pour votre noir et blanc très contrasté. Comment s'est passé pour vous le passage à la couleur?
J'avais fait des livres sur New York, Rome, Tokyo ou Moscou. On m'a donc demandé d'en produire un sur Paris. Seulement voilà! J'y vivais depuis longtemps. Je connaissais la cité par cœur. Il n'y avait pas ici l'indispensable élément de surprise. Il me fallait une découverte. J'ai donc suggéré la couleur. Durant les prises de vue, je me suis du coup senti très stimulé. Ceci d'autant plus que je ne comptait pas garder des tons pastel. Je voulais quelques chose de vif, un peu à la manière des affiches. Il s'agissait de trancher sur la manière dont la capitale se voyait jusque là montrée. C'était brumeux. Grisâtre. Passéiste. Et surtout terriblement romantique. Vous connaissez les photos d'Izis ou de Doisneau... Page après page, j'allais montrer quelque chose d'éclatant et de bigarré. 

Comment avez-vous vécu votre travail pour la mode?
Ce n'était pas vraiment un choix. La couture n'est pas ce que j'aime le plus. Il se faisait simplement que la photographier restait ce qui rapportait le plus. Il faut bien vivre. Je répondais pas conséquent à des demandes. L'intéressant pour moi était de passer d'une image pauvre, en noir et blanc, saisie furtivement dans la rue, à des séances avec des mannequins et des assistants. On était dans les années 1950, puis 1960. Je pouvais oser des choses, avec de gros budgets. Ce qui me frappait en effet, c'est combien la photographie demeurait timide par rapport à l'architecture ou aux arts plastiques, qui explosaient à cette époque. J'avoue avoir été assez violent. Mais les magazines, «Vogue» surtout, éditaient ce que je leur proposais. Je pensais chaque fois avoir atteint la limite de l'acceptable et surtout du publiable. Je poussais à chaque fois un peu plus loin l'audace. Avec un petit pincement. Je me demandais quand j'allais me retrouver censuré. 

Et l'avez-vous été au fait?
Jamais! J'ai eu de la chance. C'était aussi une époque où il fallait intriguer et même un peu choquer. 

Vous avez aussi réalisé un certain nombre de films.
Exact. J'ai logiquement commencé par une satire du monde de la mode qui s'intitulait «Qui être-vous, Polly Maggoo?». C'était en 1967. Il s'agissait un peu de mon adieu à ce milieu, qui a été assez troublé par ce que j'en disais. Moi aussi, je restais un peu perplexe. Mais pour d'autres raisons. Au cinéma, il faut aussi savoir diriger, gérer et organiser. 

Une situation très différente de celle de vos débuts comme peintre à la fin des années 1940.
La peinture était un rêve d'adolescent. Je voulais venir à Paris et devenir artiste. Impossible, à cette époque dans mon esprit, d'atteindre ce but à New York. En ce temps là, Paris restait perçu comme la métropole des arts, ce qui ne serait bien sûr plus le cas aujourd'hui. Cela dit, j'ai eu quelque part raison. Je suis entré dans l'atelier de Fernand Léger. On saisit mal aujourd'hui en quoi son travail était révolutionnaire. C'est pourtant simple. Avec les impressionnistes ou les cubistes, la rupture demeurait stylistique. On montrait toujours des bouquets de fleurs, des jeunes filles et des guitares. Léger a introduit les moteurs, les usines, le monde ouvrier. L'industriel quoi! Et je trouvais cela très excitant. 

Est-ce que vous avez continué à peindre?
Oui, d'une certaine manière. J'ai repris il y a quelques années mes planches de contacts, avec l'aide d'assistants. J'ai agrandi, tracé des traits de couleurs, cerné certaines images. On peut du reste en voir un exemple à la Grob Gallery de Genève. Je crée ainsi des sortes de «murals». 

De quelle manière avez-vous accueilli la photo digitale?
Sans aucun problème. Il y a deux ans, j'ai réalisé un livre entier avec ce type d'appareils sur Brooklyn. C'était amusant. Sony finançait le projet. La firme payait tout à condition que j'utilise ses caméras. J'ai trouvé cela simple comme tout. On cadre. On appuie. Je n'ai pas senti cela comme une cassure. Il faut dire que j'aime les gadgets. Et puis, le changement ne me déplaît pas. 

Que faites-vous maintenant?
Des livres surtout. C'est ce qui me séduit le plus. Peu importe le sujet, dans le fond. Je suis en ce moment sur plusieurs projets. 

Cet article suit immédiatement, dans le déroulé, celui sur la Grob Gallery de Genève, qui a commencé ces activités avec une exposition William Klein.

Photo (AFP): William Klein, il y a quelques années.

Texte intercalaire.

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