Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO / Philippe Halsman fait faire des bonds à l'Elysée

Il restait moins célèbre que ses photos. Pour les Américains, Philippe Halsman (ou parfois Halsmann) était l'homme des couvertures de "Life", à qui il avait imposé dès 1943 de signer ses images. L'homme réalisa ainsi 101 "covers". Record absolu. Taux de visibilité fabuleux. L'hebdomadaire se vendait à huit millions d'exemplaires, sans perdre sa ligne éditoriale. Quand les choses iront moins bien, en raison de la concurrence des actualités télévisées, il préférera se saborder que se prostituer. "Life" n'aura pas les actuelles complaisances de "Paris Match", qui s'incline devant tout ce qui a de l'argent ou du pouvoir (et si possible les deux). 

Halsman revient aujourd'hui à l'Elysée, qui lui ouvre toutes grandes ses portes. Le musée lausannois lui accorde la totalité de ses espaces, du second sous-sol aux combles. Il s'agit de présenter (ou de plutôt de représenter) la totalité d'un travail. Or, comme pour nombre d'artistes de sa génération, ce dernier aura connu plusieurs lieux. On avait en tête les Etats-Unis, où le photographe avait un pied à New York et l'autre à Hollywood. Il était bon de révéler la période française, antérieure. Comme pour Erwin Blumenfeld ou Horst P. Horst, cette époque recèle non seulement des pépites. Elle explique un cheminement, où l'apport européen reste essentiel: Nouvelle Vision, Surréalisme...

Longue collaboration avec Dalí 

Né en Lettonie, Halsman avait commencé sa vie adulte par une effroyable expérience. Son père est mort accidentellement en 1928. Dans l'Autriche (déjà) antisémite de 1928, le jeune Philippe se vit accusé de son assassinat, et condamné à dix ans de prison. Un mouvement d'opinion, mené par Freud et Einstein, l'ami qui lui permettra plus tard de gagner les Etats-Unis, le libérera. Ce sera Paris jusqu'en 1940, puis difficilement l'Amérique. Le contingent d'immigrants lettons restait tout petit. Le succès se révélera immédiat. L'homme, qui avait tenu un studio à succès rue Saint-Honoré, obtiendra dè 1941 des commandes de presse importantes. 

Comme Blumenfeld, récemment montré au Jeu de Paume parisien, Halsman tient de l'expérimentateur. Sa base demeure le portrait. Mais il le décline pour donner des interviews en images, en commençant en 1949 par celle de Fernandel, alors le comique français le plus populaire. Il trouvera un partenaire à l'imagination sans limites pour des jeux visuels. Il s'agit de Salvador Dalí. Les deux hommes collaboreront plusieurs décennies. Il en reste un livre (d)étonnant, "Dalí's Moustache". Un étage entier de l'Elysée recèle ce travail d'équipe, où les acrobaties de prise de vue s'aident tout même de quelques truquages.

Sauter pour s'exprimer 

L'autre apport d'Halsman, abondamment montré à Lausanne, est la "jumpology". De quoi s'agit-il? D'une idée simple. Le portraitiste avait remarqué qu'en faisant un bond, le modèle perdait le contrôle de son visage et de son corps. Il se révélait. A la fin de chaque séance de pose, le photographe demandait donc à son modèle de sauter en l'air. Tout le monde se prêtait au jeu, du duc de Windsor à Richard Nixon, en passant par le savant atomiste Robert Oppenheimer. La seule réticente demeurait Marilyn Monroe, qui traînait à Hollywood une réputation de coupeuse de cheveux en quatre, pour ne pas dire d'emmerdeuse. Il faudra la promesse d'une couverture de "Life", en 1959, pour qu'elle cède au bout de cinq ans... 

Star system oblige, Marilyn fait l'objet d'une salle entière à l'Elysée, avec les reflets de plusieurs séances. Une image la montre mangeant un hamburger. Elle apparaît révélatrice. Le cinéma se rapproche du public, en 1952. Les grands studios, déjà sous pression, ne construisent plus des décors entier pour montrer leurs vedettes en gloire. Jamais, à l'époque où George Hurrell sublimait les stars de la GM et Robert Coburn celles de la Columbia, on aurait vu une actrice en train de manger! Et en plus ans un drive-in! Mais nous sommes ici dans "Life", où l'actualité entre par effraction dans les foyers américains. Et en plus les temps changent...

Pratique

"Philippe Halsman, Etonnez-moi!", Musée de l'Elysée, 18, avenue de l'Elysée, Lausanne, jusqu'au 11 mai. Tél. 021 316 99 11, site www.elysee.ch Ouvert du mardi au dimanche, de 11h à 18h. Catalogue en français ou en anglais. Un catalogue cher: 60 euros. Ceux du Louvre en coûtent 39, exceptionnellement 49. Alors 60... Photo (Musée de l'Elysée/Philippe Halsmann Archive/Magnum Photos): Alfred Hitchcock. Halsman a réalisé en 1962 une extraordinaire série d'images pour lancer le film "Les oiseaux".

 

Sam Stourdzé: "Le musée aime à porter un nouveau regard sur des oeuvres connues"

Sam Stourdzé peut avoir l'air content. L'exposition Salgado a marché du tonnerre de Dieu, prouvant par là que la photo en noir et blanc gardait encore un avenir. Elle a attiré à l'Elysée, qu'il dirige depuis 2010, le nombre record de 43.000 visiteurs. Et aujourd'hui le Philippe Halsman, qu'il a préparé en collaboration avec Anne Lacoste, semble promis à une belle carrière. 

Qu'espérez-vous, après le succès de Salgado?
Qu'une petite partie du public se déplaçant exceptionnellement pour une exposition de photographie revienne nous voir souvent. 

Quel but entretient l'actuel Halsman?
L'Elysée aime à porter un nouveau regard sur des œuvres connues. Les gens ont pour la plupart vu les portraits de Marilyn Monroe ou de Salvador Dalí signés par Halsman. Nous les remettons en perspective. Le musée raconte l'histoire de ces images et de leur utilisation. Il se penche sur le processus créatif et sur l'histoire des médias américains. Notre but n'est pas de montrer les 150 chefs-d’œuvre de l'artiste, mais de rapprocher les originaux de certaines couvertures de "Life", où la rédaction les a parfois fortement recadrées. 

Toute une section de votre rétrospective est vouée à la période française.
C'est notre révélation. En travaillant avec les enfants et petits-enfants d'Halsman, qui détiennent les archives familiales, nous avons trouvé beaucoup de planches contact et de tirages originaux d'avant-guerre, parfois montés par l'artiste pour une exposition dans une galerie parisienne, La Pléiade. Non seulement il s'agit de belles images, mais elles annoncent la suite. Il s'agit bien, avec Halsman, d'une photographie d'essence européenne. 

L'exposition voyagera-t-elle?
Forcément. Il s'agit d'un projet sur lequel notre équipe a travaillé trois ans. Une telle dépense d'argent et d'énergie n'est possible qu'avec des collaborations internationales. Elles ne sont pas pour tout de suite, mais le Jeu de Paume reprendra Halsman à la fin 2014, avant que l'ensemble aille à Rotterdam, puis à Madrid et à Barcelone. 

Et après Halsman?
Retour en Suisse. Nous allons présenter un vétéran, Luc Chessex, et un jeune créateur, Matthieu Gafsou. Cela fait partie de nos devoirs de musée romand, mais je suis surtout heureux de montrer à quel point Chessex a été pionnier d'une certaine photographie, lors de son long séjour à Cuba dans les années 1960.

Prochaine chronique le mardi 4 février. L'empereur romain Julien l'Apostat joue les stars au Musée Rath genevois.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."