Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO / Penthes donne carte noire et blanche à Knapp

Il a donné du style à "Elle". Puis il a fait bouger "Dim Dam Dom". Entre un hebdomadaire qui a bien décliné depuis et une émission de TV relevant d'un âge d'or disparu, il y aura eu davantage que "101 regards sur les femmes", comme le propose l'actuelle exposition du château de Penthes. Peter Knapp représente des milliers d'images et tout autant d'idées. Il faut dire que l'Alémanique, aujourd'hui âgé de 83 ans, se veut peintre, graphiste et photographe. Autant dire qu'il sait tout faire avec une pêche d'enfer. 

Formé à la prestigieuse Kunstgewerbeschule de Zurich, un endroit où ne rigolait pas avec les principes du Bauhaus, Knapp est arrivé à Paris en 1952. Il avait 21 ans. Tout semblait alors possible. Le nouveau venu pouvait créer ses tableaux, tout en décorant les vitrines des Galeries Lafayette. La France avait pris un retard considérable en matière de communication visuelle. Le débutant put ainsi sauter les étapes. Dès 1960, Hélène Lazareff lui donna carte blanche à "Elle", qu'elle avait conçu pour rendre les femmes plus audacieuses et plus pugnaces. Il fallait que la chose saute aux yeux. Hélène voulait un "Harper's Bazaar" à l'européenne.

Un nouveau graphisme pour "Elle" 

Comme on peut le voir sur les murs du Musée des Suisses dans le monde, Knapp fit du coup éclater les mises en pages. Les photos devaient perdre leur aspect figé. La mode descendait dans la rue. Il y avait des audaces folles pour mieux dire des choses novatrices. Les lectrices se sentaient du coup des pionnières. Les lecteurs suivaient dans la foulée. Pour eux, "Elle" devenait chaque semaine une petite exposition d'art moderne. Les autres magazines apparaissaient très datés, face aux images de Knapp lui-même, de Guy Bourdin ou de Jeanloup Sieff. 

Il en ira de même plus tard avec "Dim Dam Dom", dont les visiteurs peuvent découvrir certains numéros en projection. Inconcevable de nos jours, où la TV ressemble à de la radio en couleurs, l'émission de Daisy de Galard se permettait n'importe quoi. L'ancienne journaliste, qui avait succédé à Hélène Lazareff pour "Elle", poussait au crime. Ses réalisateurs ne faisaient pas que montrer Cardin, Ungaro ou Courrèges, les couturiers alors en vogue, comme on pourrait le croire à Penthes. Les séquences mode se voyaient entrelardées d'étranges reportages. Je me souviens de l'interview d'une mystique stigmatisée et de la visite de deux fossoyeurs de province au crématoire de Paris. On imagine de nos jours le tollé qu'un tel mélange susciterait...

Bel accrochage et beau catalogue

La rétrospective montée par le musée par Valentine Meyer devait aussi laisser une place à la suite. Un peu lassé, craignant de se répéter, Knapp s'est en effet lancé dans quantité d'expériences. Il a joué avec le drapeau suisse pour "Expo 64" à Lausanne, une entreprise autrement plus dynamique que le poussif "Expo 02" de Nelly Wenger. Il a illustré (en 2013 à Genève) le métissage physique et culturel. Il a dessiné à l'encre de Chine. Il a gratté ses photos, comme pour les effacer. Et il s'est bien sûr remis à la peinture, avec un droit régulier à l'insatisfaction. On le constate dans l'excellent film (52 minutes valant la peine d'être vues jusqu'à la dernière) que lui a consacré Arte en 2009. 

Brillamment accrochée sur deux étages, dans un espace s'y prêtant au départ mal, l'exposition s'accompagne d'un catalogue. Ce bel objet noir et blanc est signé par Werner Jeker, qui joua à Lausanne le même rôle novateur que Knapp à Paris. Les gens de mon âge se souviennent des affiches de Werner pour l'Elysée, le Bon Génie ou Grieder à Zurich. Jeker disait qu'il fallait une seule idée par campagne publicitaire, mais affirmée avec force. Les deux hommes semblaient donc faits pour s'entendre.

Un confort qui fait peu rêver 

Faut-il vraiment un bémol pour terminer? Oui, car il ne s'agit pas d'une fausse note. Décontractée, simple, pratique, la mode des années 60 permettait pour la première fois à la femme de bouger sans contraintes. Après un demi siècle de confort, qui a tourné au débraillé, elle ne fait cependant pas rêver. Knapp ou Sieff ne jouissent pas de la cote commerciale d'un Irving Penn, d'un Cecil Beaton ou d'un Richard Avedon. Ce sont les très élégantes et très corsetées années 1950 qui font aujourd'hui vibrer les gens. Que voulez-vous? Le glamour tient du songe et le songe peine à affronter les réalités.

Pratique

"Peter Knapp, Elles, 101 regard sur les femmes", Musé des Suisse dans le monde, Château de Penthes, 18, chemin de l'Impératrice, Pregny/Genève, jusqu'au 9 novembre. Tél. 02 734 90 21, site www.penthes.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Je signale, juste pour l'avoir dit, que c'est Knapp qui inaugura à Genève le Centre de la photographie quand il était au Grütli. Un Centre alors dirigé par Michèle et Michel Auer.  Photo (Peter Knapp): La mode graphique du Zurichois. On fumait beaucoup, dans les années 1970...

Prochaine chronique le mercredi 23 juillet. Les Cinémas du Grütli lancent leur hommage à Catherine Deneuve. Un mythe désormais septuagénaire.

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