Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO/Paris révèle par la bande l'Anglaise Madame Yevonde

C'est une révélation, du moins pour les visiteurs de «Qui a peur des femmes photographes?» Madame Yevonde (1893-1975) reste inconnue en France, alors qu'elle conserve une petite notoriété en Grande-Bretagne. En dépit du dépôt de ses archives à la National Portrait Gallery, la dame attend en effet patiemment sa grande rétrospective à Londres. Pas d'intérêt académique. Elle semble en revanche bien plus connue sur le Net, où l'on se montre souvent plus curieux. Ses images ultra-sophistiquées défilent à la demande en tapant son nom sur Google. 

Yevonde Cumbers est née dans une famille victorienne bourgeoise. Très jeune, elle se passionne pour le mouvement des suffragettes. Il lui faut un métier. Elle apprend ce qui n'est pas encore le 8e art chez Lallie Charles. Son père, un monsieur plutôt libéral, lui donne alors 250 livres, une somme énorme à l'époque. Elle peut ouvrir son studio en 1914, à 21 ans. Ce sera assez vite le succès, avec des déménagements à des emplacement toujours plus prestigieux. Au final, Berkeley Square.

La révélation du Vivex 

La carrière de Madame Yevonde aurait pu rester dans la ligne de portraitistes mondains comme Dorothy Wilding ou, dans un genre déjà plus proche du surréalisme, Angus McBean. La jeune femme entend aller plus loin. Le déclic lui vient en découvrant le Vivex, produit par Colour Photography Ltd. A une époque où la couleur reste bannie de la photo respectable, elle va en remettre sur son éclat. Il lui faut de véritables pétards. Elle passera ainsi des centaines d'heures à expérimenter, intéressant ainsi le monde de la publicité.

Le 3 mars 1935 se déroule une soirée hyper-mondaine, où la plus haute société est invitée à venir habillée en dieux antiques. Madame Yevonde saisit la balle au bond. Elle invite les participants, imagine des décors et multiplie les accessoires afin de donner une série éblouissante. Orsay en présente une partie. D'autres suites sur le zodiaque ou les mois suivront. Ce sont des années de délire. Madame Yevonde anticipe Pierre & Gilles de trente ans.

Retour au noir et blanc 

En 1939, survient la guerre. Colour Photography Ltd ferme. Restrictions. Seuls quelques films en Technicolor se verront produits en Angleterre durant le conflit. Madame Yevonde revient au noir et blanc, qu'elle maîtrise également à merveille. Elle s'y tiendra jusqu'à la fin de sa carrière, qu'elle finira en octogénaire. C'est tout aussi beau, mais un peu moins fou. Il reste tout de même ce même baroque, un brin surréaliste, qui la rapproche de son contemporain Cecil Beaton. Et bien sûr une excentricité inimaginable en France. 

Les trois commissaires de «Qui a peur des femmes photographes?» se posent bien sûr la question du kitsch. En est-ce, ou pas? Interrogation sans intérêt. Cette méfiance actuelle vis-à-vis de la beauté ne m'en agace pas moins. Si vous voulez tout savoir, je trouve toute la dernière partie de la carrière de Marguerite Duras, faite d'auto-répétitions, infiniment plus kitsch. Il n'y a pas, chez Madame Yevonde, de comique involontaire. Nous sommes ici dans la perpétuelle invention. C'est donc une photographie éternellement jeune. 

Photo (DR): Une image publicitaire de Madame Yevonde pour des appels de taxi par téléphone, vers 1935.

Ce texte va avec la critique de l'exposition «Qui a peur des femmes photographes?»

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