Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO/Montpellier montre la "Fabrik" de Jakob Tuggener

Il faut parfois aller loin pour voir ce qui vient de près. C'est le Pavillon Populaire de Montpellier qui accueille depuis juillet Jakob Tuggener, un des plus grands photographes suisses des années 30, 40 et 50. Notons cependant que l'exposition, montée par Gilles Mora avec l'aide de la Fotostiftung de Winterthour, s’intéresse à un aspect seulement de l’œuvre du Zurichois, mort à 84 ans en 1988. J'y reviendrai. 

L'accrochage tourne en effet autour de «Fabrik». Un livre d'images édité, sans trop de succès à l'époque, en 1943. L'ouvrage fait partie des rares que l'artiste ait mené à bien. Tuggener a passé sa vie à réaliser des maquettes n'ayant donné lieu à aucune réalité imprimée. Alors que les propagandes guerrières se déversaient des deux côtés de l'Atlantique, «Fabrik» ne se voulait pas une célébration. Il s'agissait 'un témoignage. La vie quotidienne d'une usine spécialisée dans la métallurgie lourde se voyait regardée sans complaisance, dans ce qu'elle avait parfois de banal. Un paquet de cigarettes traîne dans un coin. De minuscules vis tiennent au creux de la main. Il y a aussi les secrétaires et les comptables. Le livre se voit du reste rythmé par les passages de Berti, la coursière, passant d'un atelier à l'autre.

Une exposition assez ample

Situé en face du Musée Fabre de Montpellier, le Pavillon Populaire est un joli bâtiment Napoléon III, d'une taille assez importante. Il peut donc accueillir beaucoup d'images autour du thème central de «Fabrik», réalisées entre 1933 et 1953. Le visiteur peut ainsi découvrir un long travail, qui s'inscrit non seulement dans la photo suisse de l'époque, maquée par les trois «S» (Hans Staub, Paul Senn et Gotthard Schuh), mais dans le contexte international. Il y a là un petit écho des avant-gardes russes ou allemandes, alors écrasées par la dictature. 

Tuggener a fait l'objet d'une rétrospective au Kunsthaus de Zurich en 1994, alors que la Stiftung y résidait encore. C'est vieux. En 2004, la même Stiftung a révélé depuis à Winterthour un aspect différent de l'oeuvre. Il s'agit des soirées mondaines des années 1940, qui ont permis au photographe des flous, des gros plans et des cadrages d'une rare audace graphique. On s'y souhaitait «bonne année 1943, ou 1944» dans les palaces de Saint-Moritz. Que voulez, vous, la vie continue... Le livre «Fabrik» a été réédité en 2012.

Les méconnus 

Reste qu'à ma connaissance l'Elysée n'a jamais proposé Tuggener en trente ans. Je doute que Genève l'ait programmé pour son année de la photo 2016. Il est permis de le regretter, même s'il existe plus mal loti que le Zurichois. La Suisse romande a aussi connu son grand photographe d'une Suisse très industrielle. Il s'agit de Max Kettel. Là, à part quelques images à Tavel ou à Martigny, c'est le néant. On n'a rien vu de lui. Peut-être reste-t-il trop proche? Je milite pour Kettel à Paris ou au Japon.

Pratique

«Jakob Tuggener», Pavillon Populaire, esplanade Charles-de-Gaulle, Montpellier, jusqu'au 18 octobre. Tél. 0034 67 66 213 46, site www.montpellier.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 13h et de 14h à 19h. Entrée libre. Photo (Fotostiftung Schweiz): Une image de "Fabrik". Berti, la coursière, passe d'un atelier à l'autre.

Texte intercalaire.

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