Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO / Mapplethorpe revient en classique à Paris

Coucou, le revoilà! A vrai dire, nul ne l'avait oublié. Robert Mapplethorpe (1946-1989) n'a pas connu le purgatoire où reste enfermé son collègue Herb Ritts, mort lui aussi du sida, quelques années plus tard, en 2002. N'empêche que l'on ne s'attendait pas à un double hommage parisien, en ce printemps 2014! Le photographe se retrouve aussi bien au Grand Palais qu'au Musée Rodin. Une bonne idée d'avoir associé ce dernier! "Je vois les choses comme des sculptures, comme des formes occupant l'espace", disait volontiers le New-yorkais, persuadé qu'il aurait tenu le ciseau ou modelé la glaise à une autre époque. 

On se souvient que Mapplethorpe fit scandale en son temps, pourtant marqué par une montée vers la tolérance allant aujourd'hui vers sa fin. Aux Etats-Unis, la présentation de ses nus homo-érotiques avait remis en question le subventionnement d'institutions publiques. Les puritains hurlaient au scandale. A Venise, où l'on en a pourtant vu d'autres depuis des siècles, le maire refusait en 1983 de préfacer le catalogue de la rétrospective du Palazzo Grassi. Il la faisait interdire aux mineurs, assurant ainsi son succès. Le choc concerne aujourd'hui d'autres sortes d'images. Les cadavres utilisés par Andres Serrano et ses représentations religieuses (dont "Christ Piss") se retrouvent au centre du débat.

Une reconnaissance rapide

L'actuelle présentation du Grand Palais, inaugurée la première et d'une durée plus courte, se déroule donc déroulée sans incident. L'artiste est devenu ce qu'il voulait. Un classique. Après de traditionnelles études d'art, Mapplethorpe a abordé la photographie plutôt tard . Il avait 24 ans et vivait avec la chanteuse Patti Smith. Tous deux restaient inconnus, et par ailleurs fauchés. La photo peinait encore à devenir un art majeur. Quand le débutant, bientôt installé en couple avec le collectionneur Sam Wagstaff, a découvert la collection argentique du "Met" de New York, cette dernière restait vouée à l'étude. Le musée ne l'exposait pas, ou très peu. 

Mapplethorpe s'est pourtant fait connaître assez vite, à la fin des années 1970. Il avait passé en 1975 au grand Hasselblad, ce qui rendait ses images plus professionnelles. Plus aptes à se voir vendues dans les galeries qui se créaient alors aux Etats-Unis. On restait pourtant loin des formats géants aujourd'hui en vogue. Pour faire de l'art, point n'était encore besoin de se surdimensionner. Il suffit de voir à ce propos le changement d'échelle adopté par une Cindy Sherman, passée des petits "film stills" en noir et blanc aux énormes compositions en couleurs.

L'aspect sculptural au Musée Rodin 

Il n'y a ainsi pas de couleurs chez Mappelthorpe. Ou bien peu. Pour quelques fleurs. L'homme se coule en fait dans une lignée, qu'il électrise et modernise. Aucune tentation de rupture chez lui, alors que les "seventies" entendaient tout chambouler. Il y a chez lui du Cecil Beaton (1904-1980). Son profil au grand nez de Katherine Cebrian constitue une citation de celui d'Edith Sitwell par son aîné. L'antériorité d'Irving Penn (1917-2009) est évidente, même si les portraits de Mapplethorpe ne possèdent pas souvent la même puissance et la même acuité. Il y a aussi l'exemple de George Platt Lynes (1907-1955) dont la production homo-érotique restait par la force des choses plus discrète. Comme par hasard, aussi bien Penn que Beaton affectionnaient déjà le format carré. 

Que montrer de Mapplethorpe? Pour le Musée Rodin, le parti-pris semblait évident. Il s'agissait d'illustrer ce que la création de l'Américain offre de sculptural. Cinquante statues, dont la couleur bronze se rapproche des peaux noires qu'aimait l'Américain, se voient rapprochées de 102 de ses images. Au Grand Palais, les quatre commissaires de l'opération (toutes des femmes, dont la directrice de la Fondation Mapplethorpe, créée en 1988) ont adopté le principe de l'échantillonnage. Du saupoudrage. Tous les genres se voient représentés. Parler de genre n'apparaît d'ailleurs pas fortuit. Si l'artiste a négligé le paysage, il y a bien chez lui le portrait, la nature morte, la vanité ou le nu.

Un "enfer" interdit aux mineurs 

Cette sélection un peu sage, pour laquelle aucun tirage nouveau n'a été créé (en faisant éclater si possible un sujet sur plusieurs mètres de large) prend place dans un espace unique, à peine subdivisé. Le Grand Palais utilise en effet depuis quelques années des volumes jusqu'ici laissé en friche, à gauche en entrant de la grande halle. Le lieu reste voué au 8e art, même si Cartier y a ici trouvé un accueil un peu trop médiatisé. Le New-yorkais succède ainsi à Helmut Newton et à Raymond Depardon. 

Notons au passage que l'exposition, comme cet hiver "Masculin masculin" à Orsay, contient un "enfer". Un cabinet interdit aux moins de 18 ans recèle les scènes les plus chaudes, même si elles peuvent sembler bien tièdes par rapport à ce qui circule en libre service sur le Net. Il y a surtout là le sadomasochisme et les sexes en érection. Sachez en effet qu'une bite au repos passe la rampe, mais pas lorsqu'elle est dressée. Quant aux bisous masculins, plus de problème! On ne peut tout de même pas les cacher en France, après une si douloureuse adoption du mariage pour tous...

Pratique 

"Robert Mapplethorpe", Grand Palais, Paris, jusqu'au 13 juillet. Site www.grandpalais.fr Ouvert tous les jours de 10h à 22h, sauf le dimanche et le lundi, où l'exposition ferme ses portes à 20h. "Mapplethorpe-Rodin", Musée Rodin, 79, rue de Varenne, Paris, jusqu'au 21 septembre. Tél. 00331 44 18 61 10, site www.musee-rodin.fr Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 17h45. Photo (Robert Mapplethorpe): Le célèbre autoportrait final de 1988.

Prochaine chronique le mardi 15 avril. La National Gallery de Londres propose Véronèse. Somptueux!

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