Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO / Luc Chessex importe Cuba à l'Elysée

C'est décidé. Léguées à l'Etat de Vaud, les archives de Luc Chessex iront après sa mort à l'Elysée. Elles rejoindront celles d'Ella Maillart, de la dynastie De Jongh ou de Jean Mohr. On sait qu'il existe une rude compétition entre les bibliothèques et les musées pour recueillir de tels fonds patrimoniaux. Il suffit de penser à tout le cinéma qu'a fait le musée lausannois pour annoncer le dépôt (et non le don!) des photographies Chaplin ou celui (très conditionnel) de René Burri. 

Il faut dire que l'homme sera ici à sa place même si, comme tous les Romands de sa génération, il a commencé par cracher dans la soupe. Chessex, à qui l'Elysée consacre aujourd'hui une rétrospective, est né à Lausanne en 1936. Il a étudié à l'école professionnelle de Vevey, sous la férule de la future centenaire Gertrud Fehr, dont il garde le souvenir d'"une femme terrifiante". Puis il a trouvé l'horizon lémanique un peu bas. C'est ainsi qu'il est parvenu, un peu par hasard, à Cuba qui passait, après sa révolution de 1959, pour le pays le plus progressiste du monde. "Fidel Castro incarnait alors un espoir immense."

Quatorze ans en Amérique du Sud

Les quatorze années passées par Chessex à Cuba, rayonnant de là (avec son passeport à croix blanche) à travers l'Amérique du Sud, font l'objet de l'exposition actuelle. C'est bien, mais c'est peu. Manque la suite. Le Suisse a cependant donné là ses images les plus connues, toujours en noir et blanc. Il était photographe officiel, "à cause d'un malentendu lors de mon arrivée". Puis il travailla pour l'agence Prensa Latina. Tout ira bien jusqu'à son renvoi manu militari, dans un pays où les militaires gardaient décidément le pouvoir. Il mettra du temps à comprendre sa disgrâce. Elle éclate pourtant aux murs du musée. Entre l'avenir radieux promis par le Lider Maximo et la dure réalité, l'écart se creusait sournoisement. Rien ne changeait dans l'île à la canne à sucre. Ou si peu... 

L'accrochage s'arrête là, en 1975. Ou presque. A son retour, qui tenait de la transplantation cardiaque, Chessex montera, sous forme de livre, d'exposition (à Genève en 1977) ou de film, son projet "Quand il n'y a plus d'Eldorado". Il y reprenait ses plus célèbres clichés d'une Amérique latine vivant à l'ombre du Che. "Cherchez la femme", son reportage sur la place de la Cubaine dans un univers résolument masculin, restait, lui, en rade. L'Elysée reflète bien ces deux ouvrages, le second se voyant enfin édité pour l'occasion. Ce n'est pas ce que Chessex a donné de meilleur. Avec le recul du temps, il apparaît aujourd'hui très daté.

De la Suisse grise à celle en couleurs 

Et après? Eh bien après, plus rien. L'institution n'a pas eu l'audace, ou simplement la reconnaissance, de donner à Luc Chessex (qui signa un jour un livre à quatre mains avec son homonyme Jacques Chessex!) l'ensemble de ses espaces, des combles à la cave. Il est permis de le regretter, d'autant plus ni l'exposition sur la drogue de Matthieu Gafsou, ni celle sur la photographie anonyme ne s'imposaient vraiment. Il y a en effet de bonnes choses à ressortir, dont "Swiss Life" de 1987. Le rapatrié voyait alors la Suisse comme un pays sombre, silencieux et glacé. Après la salsa sociale cubaine, c'était le chacun pour soi. 

La chose apparaît d'autant plus amusante qu'avec "De toutes les couleurs", un ouvrage tout récent, Luc Chessex dit exactement le contraire. La Lausanne des années 2010 lui semble multiculturelle en diable. Pour l'exprimer, le livre (assez inégal) use de tons saturés. Ce qui n'est pas bleu pétard est rouge vif. La Suisse romande a changé plus vite que Cuba, momifiée au même rythme que ses dictateurs vieillissants. Le photographe, qui retourne parfois sur les lieux de sa jeunesse, l'admet d'ailleurs. "Le pays ne changera pas avant la mort de frères Castro."

Projets et tournées 

Avant ces hypothétiques expositions, qui seront on l'espère pour une autre fois, l'Elysée en proposera bien d'autres. L'automne sera 7e Art avec Chaplin et Amos Gitaï. Il lui faudra se trouver un nouveau directeur, à même de succéder à Sam Stourdzé. En attendant tout roule. Surtout le fonds de commerce. Jean Mohr est à Madrid. Gilles Caron à Tours. Quant à la plus originale des présentations de ces dernières années, "Le théâtre du crime", avec les photos faites pour la police lausannoise vers 1900 par l'incroyable Rodolphe R. Reiss, elle se promène aujourd'hui du côté de Charleroi. Décidément, le crime paie!

Pratique 

"Luc Chessex, CCCC (Castro, Cuba, Che, Cherchez la femme)", Musée de l'Elysée, 18, avenue de l'Elysée, Lausanne, jusqu'au 24 août. Tél. 021 316 99 11, site www.elysee.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Plusieurs livres accompagnent l'exposition. Photo (Luc Chessex): L'une de images de "Quand il n'y a plus d'Eldorado". Années 1970.

Prochaine chronique le lundi 7 juillet. Paris expose le trésor de San Gennaro, à Naples. Spectaculaire!

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