Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO/Londres aime l'élégance selon Horst

Il était payé pour photographier de la mode. Horst P. Horst (1906-1999), auquel le Victoria & Albert Museum de Londres consacre aujourd'hui une énorme exposition, préférait suggérer l'élégance. Les deux mots n'étaient heureusement pas si éloignés dans les années 1930. Les femmes devaient alors de ressembler à des déesses sans âge, et non comme aujourd'hui à de fausses adolescentes liftées et reliftées. 

Horst a fait de son prénom redoublé son nom. Le jeune homme avait débarqué à Paris de son Allemagne natale à la fin des années 1920. Horst Paul Bohrmann rêvait alors de devenir architecte et venait se former auprès du Corbusier. Il abandonne vite cette fausse vocation, même si ses images conserveront plus tard un côté très construit. Ce beau garçon a rencontré George Hoyningen Huene, le chef des studios de "Vogue France". Ce dernier le met devant son objectif, puis dans son lit. Il le pousse aussi à la photographie, pour laquelle le débutant possède un don inné. En 1935, le baron Hoyningen, passant à la concurrence avec "Harper's Bazaar", lui laisse sa place.

Deux jours pour un portrait

Horst donne alors des visions parfaites et un peu froides de mannequins arborant les dernières créations de Coco Chanel, Madeleine Vionnet, Jeanne Lanvin ou Elsa Schiaparelli (la couture reste alors en mains féminines). C'est un travailleur forcené, ce qui ne l'empêche pas de participer à toutes les fêtes. Rien ne lui semble jamais assez parfait. En 1935, le portrait de la comtesse de La Falaise lui prend deux jours entiers. C'est sa norme. Avec la construction d'un décor, car l'homme ne travaille qu'en studio, il lui faut quarante-huit heures pour arriver au résultat voulu. Voilà ce qui s'appelle du perfectionnisme! 

En 1939, Horst, qui sort d'une liaison avec Luchino Visconti, quitte la France juste après avoir donné sa plus célèbre création. C'est "Mainbocher Corset", dont "Vogue" publie une version retouchée par "décence". L'homme rejoint les studios américains de Conde Nast, où il retrouve sa position dominante. C'est l'époque de sa pleine découverte de la couleur. L'artiste, qui avait donné en France des images toujours plus épurées, avec un zeste de surréalisme, fait chanter les rouges ou les bleus, en économisant sa palette. Jamais plus qu'un ton violent afin de ne pas disperser l'attention. Le bariolage brouille l'attention du lecteur.

Redécouverte dans les années 1980 

Devenu Américain en 1943, Horst perd son studio en 1951. Il quitte "Vogue" et s'installe à la campagne, où il jardine en compagnie d'un diplomate britannique. C'est le début d''une nouvelle carrière à "House & Garden". Pour ce magazine huppé, il photographie les maisons des "rich and famous", en commençant par Consuelo Vanderbilt. C'est un peu de l'artisanat, comme le prouve le V & A, où le visiteur peut électroniquement feuilleter ces reportages. Ils offrent cependant le mérite de fixer pour la postérité le goût d'une époque, ces intérieurs ayant pour la plupart disparu. 

Si Horst ne jouit alors plus le renom qui fut le sien, il influence indirectement la jeune génération. Irving Penn, qui a épousé Lisa Fonssagrives (prononcez le mot normalement, c'est un nom français), le mannequin favori de Horst, lui voue une admiration sans borne. Puis vient le grand retour. Les années 1980 redécouvrent le vieux maître. Au même moment, George Hurrell, l'ex-portraitiste de la MGM, se remet a travail pour les pop-stars. Les campagnes de publicité reviennent. Les expositions commencent.

Tirages au palladium numérotés

La décennie marque aussi l'éclosion d'un nouveau marché. Les "vintage" de Horst, qui valaient quelques dollars à peine, attirent désormais les collectionneur. Influencé par son ami Penn, le vétéran se lance dans l'édition de tirages au palladium numérotés. Un très bon Horst vaut aujourd'hui au moins 50.000 dollars. 

L'actuelle rétrospective se situe dans la mouvance. Montée par Susanna Brown, elle se veut complète, même si les années 1930 y occupent une place prépondérante. Il y a en effet là 250 clichés, dont certains apparaissent comme neufs. Ce sont ceux en couleurs, connus par les couvertures jaunies de "Vogue". Ils ont été tirés d'après les grands "dias" originaux. Une révélation. On n'imaginait pas autant d'audace et de fantaisie, même s'il y a toujour chez Horst une retenue classique. Rien, chez lui, de l'extravagance parfois débridée de Cecil Beaton. 

Vous l'avez compris. L'exposition est magnifique. Elle connaît un gros sucès commercial. Un triomphe dont le peintre Constable, montré juste à côté, peut se montrer jaloux. Mais je vous l'ai déjà dit. Depuis des années le V & A vit en fait de la mode.

Pratique

"Horst, Photographer of Style", Victoria & Albert Museum, Cromwell Road, London (SW7 2RL) jusqu’au 4 janvier 2015. Tél. 00 44 20 7942 2000, site www.vam.ac.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 22h. Photo (V & A/Conde Nast): Fragment d'une couverture pour "Vogue", 1939. Un minimum de couleurs, mais saturées.

N.B. A mon article du lundi 6 octobre, suggérant que Patrimoine Suisse Genève provoquerait un référendum contre l'agrandissement du Musée d'art et d'histoire, j'ai reçu une demande de correctif. "Le référendum n'est pas à l'ordre du jour des préoccupations de PsGe qui attend patiemment le résultat à venir de son second recours et n'exclut pas, si cela devait s'avérer nécessaire, de le lancer un jour." Nuance!

Prochaine chronique le vendredi 10 octobre. Le marché de l'art italien secoué par les interdictions de sortie du territoire.

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