Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO/Les "Rencontres" d'Arles pour le meilleur. Un choix parmi d'autres

Les «Rencontres» d'Arles ont-elles changé avec la nouvelle direction? Oui, sur un point, au moins. Je ne m'y retrouve plus avec la nouvelle affiche, montrant des enfants la tête en bas, comme s'ils avaient été vus par un Baselitz photographe (1). J'étais habitué aux fruits et légumes, puis aux étranges animaux bigarrés conçus par Michel Bouvet. Me voici sur ma faim. J'avoue que je venais chaque été un peu pour elles. Ces dessins constituaient autant de promesses de fantaisie. 

Autrement, non, aucun chambardement pour le moment. Il y a sans doute moins d'expositions au menu, comme annoncé, mais finalement pas tant que ça. Les ex-entrepôts SNCF restent toujours là, bien que ravalés à la Suisse allemande, pour se voir sans doute assortis à la tour «babélienne» voulue par Maja Hoffmann, non loin des Alyscamps. Je ne reviendrai pas sur ce que je pense de ce projet douloureux, dû à l'omniprésent Franck Ghery. Disons que je ne sais trop si l'art contemporain y gagnera. Les anciennes halles abritent donc nombre d'accrochages. Il n'en ira peut-être pas de même en 2016. Mais Sam Stourdzé, le nouveau directeur, a un plan B dans sa poche. Il existe une autre friche industrielle à Trinquetaille, de l'autre côté du Rhône.

Parr et les Japonais 

Traditionnellement, Arles offre quelques temps forts, le principal restant la semaine d'ouverture, où des centaines de photographes battent le pavé local en jouant les matamores. Il a a ainsi quelques lieux supposés privilégiés. Je pense à l'Eglise un peu croulante des Frères Prêcheurs, où Martin Parr dialogue cette fois en musique avec Matthieu Chedid. Il le fait sous la forme d'un «best off» en projection. Je pense aussi à l'église Sainte-Anne, propice aux rétrospectives. David Bailey l'occupait en 2014. C'est aujourd'hui le tour de huit photographes japonais, ce qui fait beaucoup de monde pour peu de murs. Certaines prestations sont excellentes, comme celle de Masahira Fukase. Mais que dire de deux participants conceptuels, jouant du noir bouché? Rien sinon qu'on se croirait au Musée Soulages de Rodez. 

Deux stars américaines se trouvent au rendez-vous. L'aîné, c'est Walter Evans, dont le Musée de l'Arles antique montre le travail pour la presse, confrontant tirages originaux et impressions papier d'époque. Il s'agit là d'un travail très intéressant sur la réalité du pays. D'une petite histoire du journalisme aussi. J'avoue que Stephen Shore, le cadet, me laisse plus sceptique. Ses grandes suites flirtent trop avec la banalité. La commissaire Marta Dahó se livre du coup à ce que les Yankees appellent du «presentationing». Comprenez pas là que ses textes de présentation se révèlent si agressifs que le visiteur lambda se trouvera obligé de trouver ça génial. Sachez ainsi que Shore se réapproprie avec un talent unique les modes de faire et de voir des photographes amateurs. On se pince...

En Terre de Feu

Le 8e art, c'est aussi le reportage. Deux d'entre eux m'ont frappé. L'un est ancien. Il remonte au début des années 1920. Martin Gusinde, un prêtre allemand, a alors documenté les "Hommes de la Terre de Feu", sentant leur disparition prochaine. Il l'a fait honnêtement. Plutôt bien. Ce sont les seules images (ou presque) d'un peuple aujourd'hui évanoui. Paolo Woods et Gabriele Galimberti ont enquêté sur les paradis fiscaux, dont la Suisse fait partie (mais aussi la Holande et le Delaware). Il y a le texte, plus des images. Posées. Avec assurance. Comme le dit l'ancien gouverneur des Iles Caïman, «ce que nous faisons peut se voir considéré comme immoral, mais c'est légal.» Une jolie matière à réflexion sur l'argent, le pouvoir et le double discours. Apprenez ainsi que U2, le groupe militant pour l'abolition de la dette du Tiers Monde a son argent planqué Amsterdam! 

Il y a beaucoup de choses aux anciens ateliers SNCF, même amputés. Un tri s'impose, avec ce qu'il comporte de subjectivité. Je retiendrai «Las Vegas Studio», non pas pour la qualité de l'image mais pour le poids de la documentation réunie dans les années 60 par l'architecte post-moderniste Robert Venturi. Les gigantesques façades de cathédrales européennes de Markus Brunetti se révèlent impressionnantes dans un genre plus cultu(r)el. Les «Affaires privées» de Thierry Bouët séduisent, elles, par le sentiment. Chaque vendeur en ligne d'un objet lui ayant tenu à cœur se raconte et pose avec la chose... parfois sans avenir. C'était aussi une bonne idée que de se pencher enfin sur les pochettes de disques avec «The LP Company». Il n'y a pas d'art mineur pour de bons artistes.

Les grands classiques

Est-ce là tout? Heureusement pas. En montrant une sélection des collections de la Maison européenne de la photographie de Paris, qui célèbre ses 30 ans, la chapelle du Méjan fait du rattrapage. Il s'agit d'un utile cours pour amateurs débutants. Les grandes séries d'après-guerre se retrouvent privilégiées, de Robert Frank à Nan Goldin en passant par Richard Avedon. C'est vu et revu, mais il faut repartir à zéro avec chaque génération. J'aurais surtout envie de parler longuement d'«Oser la photographie», au Musée Réattu, qui a accompli en France un travail pionnier à l'instigation de Lucien Clergue dès 1965. C'est magnifique. Ce sera donc pour une autre fois.

(1) Georg Baselitz peint toujours ses modèles la tête en bas.

Pratique

«Rencontres», partout dans Arles, jusqu'au 20 septembre. Certaines expositions ferment déjà en août, voire fin juillet. Tél. 0334 90 96 76 06, site www.rencontres-arles.com Ouvert tous les jours de 10h à 19h. Photo (Rencontres d'Arles): Les ventes aux enchères par petites annonces de Thierry Bouët.

Prochaine chronique le vendredi 24 juillet. L'Ariana genevois propose la verrière anglaise Anna Dickinson.

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