Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO/Les "Journées" de Bienne parlent d'adaptation

Avec les «Journées photographiques de Bienne», aucun problème. Ce n'est pas comme avec «Images» à Vevey (biennal) ou, dans un autre genre, «Bex & Arts» (triennal) et «Art en plein air» de Môtiers (quadriennal). Là, il faut se creuser la tête. C'est cette année, ou pas? Ici, le festival se déroule bien chaque fin d'été, depuis dix-huit ans. Il réunit un mois des artistes émergents dans divers lieux de la ville (avec en tête PasquArt). Certains mettent davantage de temps à émerger que d'autres. De solides quadragénaires se retrouvent ainsi au milieu de jeunots. 

«Nous sommes contents de notre évolution», explique Hélène Joyce-Cagnard, qui coiffe la manifestation. «Nous avons réussi à internationaliser nos participants, tout en gardant un quota de 50 pour-cent de photographes suisses. Beaucoup d’œuvres sont présentées chez nous en primeur. Il y cette année quatorze premières mondiales et six premières helvétiques.» Les 19e «Journées» entendent promouvoir des créateurs «engagés». Elles s'accompagnent de quinze événements. Des discussions bien sûr, mais également des ateliers, un «workshop» et même une randonnée dans le Jura. Madame la directrice aurait pu ajouter que le public suit au-delà des espérances. Les visiteurs étaient 3700 en 2007 et 6700 en 2014.

Des séries d'images 

Chaque édition possède son thème. En 2015, il s'agit de «L'adaptation». «L'humain, l'animal se transforment pour répondre à des conditions nouvelles.» Jusqu'ici, les mutations restaient lentes et dictées par la nature. Elles s'opèrent aujourd'hui en laboratoire. «Notre adaptation vise donc à parler aussi bien du politique que du génétique, de l'écologique ou du démographique.» D'où le choix de travaux tenant finalement de l'enquête. Il n'y a nulle part, à PasquArt ou ailleurs, d'images isolées. Il s'agit toujours de séries, conçues sur le long terme. On pourrait reconnaître ici la lointaine filiation des époux Becher, qui ont tant marqué la photo germanique, sans que ce soit toujours pour le meilleur. Une systématique. Parfois un protocole. Aucun sentiment. Et le moins d'humain possible, même si certaines démarches tiennent de l'anthropologique. Joli paradoxe... 

La plupart du temps vides de personnages, les photos (toutes en couleurs, sauf deux expériences très conceptuelles) parlent aussi bien de la France rurale se vidant de sa population que des Etats américains pauvres, partagés entre l'élevage et la mine. Il y est question d'un port construit au Sri Lanka par des Chinois aussi bien que des cratères de bombe de la dernière guerre dans les forêts allemandes, changés par le temps en viviers pour espèces rares. Les objets utilisés comme armes par les manifestants ukrainiens y ont leur place comme la fonte du glacier d'Aletsch. Certaines participations sortent tout de même du cadre. Ainsi en va-t-il de la suite montrant des pères américains en compagnie de leur fille adorée, qui a promis de rester vierge jusqu'au mariage. Une série trouble de David Magnusson. Sous «Purity» semble rôder le fantôme (ou fantasme) de l'inceste.

Une volonté cérébrale 

A de rares exceptions prêt, le sujet domine du coup le médium. Les photos ne parlent pas d'elles-mêmes. Il en faut plusieurs côte à côte afin de raconter une histoire. Et encore cette dernière n'existe-t-elle vraiment que dans le texte d'accompagnement. Nous sommes ici loin de l'image forte, se gravant dans les mémoires. Tout, ou presque, reste cérébral. Aucune sensibilité. Aucune sensualité. Aucune recherche de beauté, même inquiétante. C'est froid. Un brin ennuyeux. Sérieux, surtout. Le spectateur se voit moins prié d'adhérer spontanément que de comprendre ces machins un peu professoraux sentant la leçon de choses. Ils ne sont pas drôles, les artistes émergents! 

Vous l'avez compris. La photo demeure bien la plupart du temps l'otage de l'idée. Nous sommes dans le socio-politico-artistico-quelque chose, le vague aspect artistique permettant de tirer en grand ce qui pourrait parfaitement rester petit. On a l'impression (c'est le cas de Laurence Bonvin, qu'il faut découvrir dans un lointain parking) que moins il y a d'inspiration, plus il faut augmenter le métrage. Les rares acheteurs ne sont-ils pas après tout de institutions faisant là du soutien?

Les habitants des toits de Hongkong 

Deux séries échappent, Dieu merci, à cette morosité. La première est celle de Pierre Montavon, qui présente les habitants de Hongkong vivant depuis des décennies sur les toits, à l'abri des regards. Aujourd'hui chassés par les autorités chinoises, qui ne donnent pas dans la dentelle, ils avaient créé pavillons et jardinets au sommet des buildings. On sent toute l'empathie du photographe, qui ose enfin, au milieu de panoramas, quelques portraits de ces marginaux. L'autre est le reportage d'Yoshinori Mizutani sur les perruches de Tokyo. Démodés, ces volatiles ont été abandonnés par leurs propriétaires et rendus à l'état sauvage. Celui-ci semble leur convenir. Les images poétiques, aux couleurs saturées, sont superbes. Elles viennent enfin combler un tragique vide esthétique à Bienne.

Pratique 

«Journées photographique de Bienne», Centre PasquArt et partout dans la ville, jusqu'au 20 septembre. Tél.032 322 42 45, site www.bielerfototage.ch Ouvert du mercredi au vendredi de 14h à 18h, samedis et dimanches de 11h à 18h. Photo (Yoshinori Mizutani): L'envol des perruches redevenues sauvages de Tokyo.

Prochaine chronique le mardi 1er septembre. Promenade à Môtiers, avec des sculptures intégrées au paysage.

 

 

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